Une journée à Auschwitz

Une journée à Auschwitz

     J’ai toujours cru qu’on finissait par s’habituer aux atrocités de la guerre. L’odeur du sang, le bruit sourd des bombes, le glissement des doigts sur les murs qui ont autrefois abrité des gens. J’ai grandi dans un climat parsemé de guerres, comme d’autres sont parsemés de fleurs ou de rivières. J’ai déjà vu des morts – plusieurs morts – et des blessés, des maisons qui sont et l’instant d’après ne sont plus. J’étais persuadée que je trouverais cela normal de revoir les ruines et de marcher sur le sol arrosé de peines et de souffrances. Je m’étais trompée. Je sais maintenant que l’être humain ne reste pas insensible à des évènements de ce genre même s’il en a lui-même eu l’expérience, ou presque ; si on peut l’avoir un jour.

     Dans mes souvenirs imparfaits des guerres du Liban se distingua aujourd’hui le portrait du jeune juif, se dressa une des tours d’Auschwitz, se dessinèrent les expressions des visages persécutés des tsiganes.

     C’est ainsi que commença mon voyage à Auschwitz. Une page vierge dans la main et des sensations imparfaites, confuses. A vrai dire je ne savais pas comment je me sentais, comment je devrais me sentir. J’allais à Auschwitz ; et Auschwitz, c’est un espace si étroit pour ranger toute son histoire. Tous les morts d’abord, mais surtout tous les maux et le poids des larmes qui y ont coulé. Je descendais.

    En me promenant parmi les blocs d’Auschwitz et les fours de Birkenau, je passais devant des images, des débris, un chaos ordonné d’affaires d’hommes, de femmes, d’enfants. Des cheveux tondus – surtout de femmes et de petites filles – entassés les uns sur les autres, que le temps a rendu gris au point de rendre difficilement reconnaissable celui qui était brun et celui qui était blond. Cheveux qui serviraient ensuite de matière pour fabriquer des chaussettes…Ensuite, les milliers de chaussures, de sandales colorées, tantôt ouvertes tantôt faites pour le grand froid. Quelques photos prises par les prisonniers eux-mêmes, des images souvent ratées mais si parfaites. Des oeuvres d’art, des peintures et des dessins, parce que cela fait du bien de savoir que l’on peut parfois par l’art réduire la souffrance. Et, entre les photos et les débris et dessins se tenait debout, immobile, un enfant qui retroussait maladroitement ses manches pour laisser défiler des numéros, six ou sept, tatoués ou accrochés à son bras ; des chiffres qui apparaissaient au fur et à mesure et qui étaient maintenant devenus son nom et son histoire ; leur histoire.

   J’appris ensuite que les nazis avaient tout rasé huit jours avant l’arrivée des soviétiques. Dynamiter les crématoriums laisserait croire que l’on dynamitait la vérité de ces lieux. Que par une explosion on détruirait des fragments d’histoire. Mais les cendres du crématorium se sont déjà mélangées aux cendres humaines. Et de ces cendres se nourrissait la mousse verte toute fraîche qui maintenant poussait. La vie sortait de là où elle s’abandonnait il y a quelques années. « Zakaz wchodzenia na ruiny », « Restez loin des ruines », comme si on pouvait s’en approcher. Elles ne sont plus là pour être palpées, elles ont disparu il y a longtemps, avec ceux qui y ont péri.

     Une fleur pousse maintenant sur les terres de Birkenau et j’entends les oiseaux chanter àAuschwitz. Le soleil brille fort et ses rayons pénètrent doucement parmi les ruines, comme nous pénétrons dans un passédélicat.

    Des lieux comme Auschwitz ont chacun une histoire qui leur est propre, presque personnelle. Il faut être passé par Auschwitz pour pouvoir ressentir Auschwitz. Ses silences, le vent caressant les feuillages – ou seraient-ce les cris sourds ? – de ses arbres, l’odeur se dégageant de ses murs. Tout comme on ne peut décrire une émotion, on ne pourra jamais décrire Auschwitz. Auschwitz est émotion. Emotion qui doit être ressentie pour être comprise.