Israël ou le long chemin vers l’apartheid

Israël ou le long chemin vers l’apartheid
Crédits : journalmetro.com

 

« Antisémite ! » Telle est l’injonction proférée à l’encontre de tous ceux qui osent critiquer l’État d’Israël, ou même le qualifier d’« État d’apartheid. ». On ne cesse de nous opposer que l’apartheid c’est le régime de ségrégation raciale qui prédominait en Afrique du Sud de 1948 à 1991. Malheureusement ceci est un contresens total, un concept étant par essence abstrait.

L’apartheid, avant d’être l’Afrique du Sud, est une notion juridique définie en droit international par la Convention de 1973. Pour elle, l’apartheid désigne « des actes inhumains (décrits dans le texte) commis en vue d’instituer ou d’entretenir la domination d’un groupe racial d’êtres humains sur n’importe quel autre groupe racial d’êtres humains et d’opprimer systématiquement celui-ci. »
Précisons que l’institutionnalisation d’un régime politique, quel qu’il soit, se fait sur le temps long. Il en va donc ainsi pour l’État d’Israël. Ses raisons d’être ne sont donc pas qu’à chercher dans les dernières décennies, comme étant l’issue d’une décision politique ou d’une loi, mais sur le temps long. En ce qui nous concerne, il convient de remonter (au moins) au XIXe siècle sur le Vieux Continent !

Aux origines : antisémitisme et sionisme au XIXe siècle européen

 

C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que va être conçue, d’une part, l’idéologie qui donnera naissance à l’État juif, le sionisme, et la politique qui y sera menée : la ségrégation raciale. Cette période est marquée en Europe occidentale par l’industrialisation et la montée des nationalismes qui provoquent envers les populations juives, un regain de la haine et l’antisémitisme. Dans le contexte de l’époque,on considère les juifs comme un corps étranger dangereux à la nation. Leur situation se dégrade donc rapidement et se développent ainsi les persécutions.

Face à cela, comme l’explique Nathan Weinstock, « victimes du nationalisme agressif de la bourgeoisie montante des pays d’Europe de l’Est, les classes moyennes juives adoptent tout naturellement à leur tour l’idéologie nationaliste de leur voisin » (WEINSTOCK, Nathan. Le Sionisme contre Israël, p. 44). Cet auteur, comme Julien Salingue (docteur en Science politique), parle de « nationalisme réflexe. » C’est le sionisme.

Son essor intervient après 1897, à la constitution de l’Organisation sioniste mondiale, sous l’impulsion notamment de Theodor Herzl. Dans le sionisme politique, il y a l’idée de séparation. En effet, du fait de la dispersion des juifs, ils vont prôner la séparation vis-à-vis des sociétés dans lesquelles ils se trouvent, pour constituer une entité souveraine juive. Au début un flou existe quant au territoire sur lequel ils s’installeront. La Grande-Bretagne va par exemple entre autre proposer l’Ouganda. Mais ce sera la Palestine qui sera retenue par les sionistes. Or cette Palestine est à l’époque essentiellement peuplée de chrétiens et de musulmans, les juifs n’étant que 24 000 en 1882. Puis ils passent de 85 000 en 1914 à 630 000 en 1947. Par conséquent le projet sioniste est intrinsèquement lié à l’idéologie coloniale, car il s’agit de s’installer en grand nombre sur un territoire où ils sont très minoritaires à l’origine.

« Se détacher des populations non-juives » ou le recours à l’apartheid

 

Toutefois, un premier paradoxe se fait jour. Les sionistes prônent la ségrégation vis-à-vis des populations d’origines, mais ils s’installent sur une terre déjà peuplée. La solution est donc à nouveau l’auto ségrégation vis-à-vis des populations du territoire d’accueil. Vont se constituer de petites entités, d’abord les kibboutzim qui sont de petites communautés villageoises autonomes, mais surtout les nouveaux yichouvim avec leurs propres institutions et syndicats. Cette première “auto-ségrégation” va se poursuivre peu à peu. Peu à peu, par un renversement du rapport de force politique, on va passer d’une ségrégation localisée à un régime de ségrégation vis-à-vis de la nouvelle minorité en 1948 que sont les Palestiniens. Cette politique va être rendue possible avec la création de l’État d’Israël en 1948 et la première guerre israélo-arabe de 1947-1948.
Mais, dans l’idéologie sioniste, la guerre de 1948-1949 n’a pas été menée à son terme. Céline Lebrun, membre de l’Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée et Moyen-Orient, explique lors d’une conférence le 11 avril 2013, que si l’État d’Israël est parvenu à l’indépendance, il n’a pas réussi à se séparer définitivement des populations indigènes. Si en premier lieu l’apartheid ne va pas être le fait d’un régime politique, mais d’une minorité, pour la raison susnommée, la mise en place d’une telle politique à l’égard des Palestiniens est une nécessité pour la poursuite du projet sioniste. L’apartheid n’est donc pas une fin en soi, mais seulement un moyen pour Israël de se détacher des populations non-juives vivant sur le territoire qu’il administre. Ce détachement se fera progressivement par le biais de la colonisation et de son institutionnalisation. Au fil des années, la colonisation de l’État d’Israël se poursuit, et rend en parallèle la vie difficile aux Palestiniens, tout particulièrement à cause du système ségrégationniste qui se met en place progressivement.
D’une manière plus générale, parler d’apartheid pour décrire la situation israélienne dans son ensemble est de plus en plus courant. C’est notamment le cas de 34 militants sud-africain qui en mai 2008 dans une lettre ouverte publiée dans The Citizen déclare qu’ils ne peuvent « accepter qu’Israël continue de perpétuer son œuvre d’apartheid. ». 58 % des Israéliens considèrent même qu’il y a de l’apartheid en Israël d’après le journal Haaretz.