Le changement de politique de la Banque centrale européenne en question

Le changement de politique de la Banque centrale européenne en question

 

Cela était devenu un secret de polichinelle : la Banque centrale européenne (BCE) planifiait depuis de nombreuses semaines déjà l’annonce d’un revirement exceptionnel de sa politique monétaire. Un changement radical qui pose plusieurs questions.

 

La situation au sein de la zone euro justifie-t-elle un changement de cap économique ?

Il faut tout d’abord expliquer ce que faisait la BCE avant l’annonce de ce revirement, ou du moins quelles étaient ses priorités. Depuis sa création, l’objectif principal de la BCE est très clair, à savoir le maintien de la stabilité des prix au sein de la zone euro. Concrètement, cela signifie qu’elle souhaite limiter l’inflation (qui se caractérise par une hausse générale des prix). C’est d’ailleurs ce « dogme » qui est si souvent critiqué. Son statut précise par ailleurs qu’elle apporte son soutien aux politiques économiques générales de l’Union telles que définies à l’article 3 du Traité sur l’Union européenne. On retrouve dans cet article des considérations aussi diverses que la croissance, la compétitivité, l’amélioration de la qualité de l’environnement, le progrès scientifique, l’égalité ou encore la solidarité. Toutefois, l’objectif principal reste sans contestation possible le premier cité : garder une inflation limitée à un taux maximum d’environ 2%. Divers instruments sont ainsi utilisés pour mener à bien cet objectif tel que la hausse des taux d’intérêts qui permet de limiter la masse monétaire en circulation.

Le problème est que la situation en Europe est devenue préoccupante. La BCE remplit parfaitement sa mission puisque le maintien des prix est assuré. Cependant, à force de limiter l’inflation, on semble désormais être en passe de connaître en Europe une baisse générale des prix. C’est ce qu’on appelle la déflation. Un tel phénomène est pour de nombreux économistes perçu comme une catastrophe. En effet, les prix tendant à la baisse, les consommateurs reportent leurs achats en espérant voir les prix diminuer encore davantage. Les entreprises doivent alors adapter leur production notamment en la rationalisant – le plus souvent en licenciant – puisque leurs revenus diminuent considérablement.

C’est cette menace qui plane ces derniers temps au dessus de la zone euro puisque les prix ont commencé à connaître une légère baisse. Un risque déflationniste qui s’explique certes par la politique monétaire de la BCE, qui semble avoir créé un climat propice à une baisse générale des prix, mais pas seulement. Des évènements extérieurs tels que la chute spectaculaire du prix du baril de pétrole depuis quelques mois, ou encore des salaires revus constamment à la baisse, peuvent aussi expliquer cette tendance.

À cela s’ajoutent des résultats économiques décevants et même alarmants. Le chômage de masse semble se généraliser, les prévisions de croissance sont décevantes (1% pour la zone euro en 2015 selon la BCE) et la compétitivité de notre continent est de plus en plus fragile. De quoi justifier un changement de cap économique.

 

Quels sont les nouveaux objectifs de la Banque centrale européenne ?

Les objectifs de cette nouvelle politique sont multiples. Le premier est de permettre à la zone euro de redevenir compétitive. Cela signifie stimuler les exportations grâce à une politique monétaire plus conciliante. Ainsi, en étant moins stricte sur l’inflation, la BCE permet à l’euro d’être plus intéressant au change. Les biens vendus en euro, mais convertis à l’exportation en dollars par exemple sont plus demandés car moins chers. On parle aussi de baisse de l’euro : 1€ sera converti pour moins de dollars (environ 1,15 actuellement), ce qui rend forcément les prix plus intéressants à l’international.

La BCE compte également stimuler le crédit pour les entreprises et les ménages. Les banques commerciales, qui grâce au plan sont censées avoir plus de liquidités, auront en effet la possibilité d’en accorder plus qu’actuellement. Le but est aussi, indirectement, de contribuer au rachat de la dette des Etats, qui sont pour la plupart dans une situation critique.

 

Qu’est ce que la BCE compte faire concrètement ?

L’idée est de mettre en place ce qu’on appelle un assouplissement quantitatif (aussi nommé « QE » pour quantitative easing). La BCE, plus tolérante sur le niveau de l’inflation dans la zone euro, va alors augmenter la quantité de monnaie en circulation pour ainsi permettre – entre autres – une hausse des prix. On admet en effet que la quantité d’euro augmentant, la monnaie se déprécie et donc que les prix augmentent.

L’action de la BCE va surtout se situer au niveau des marchés puisqu’elle va acheter des titres publics et privés, permettant à l’ensemble des acteurs de l’économie d’avoir plus d’argent. Mieux dotées en liquidités, les banques seront plus enclines à octroyer des crédits ; les investisseurs détenant des titres sur les dettes des Etats seront eux plus à même à financer de nouvelles dépenses. Les Etats verront ainsi leur endettement indirectement réduit grâce au rachat de titres sur leurs propres dettes et au niveau plus haut de l’inflation qui facilitera leur remboursement.

La BCE prévoit un rachat d’actifs d’environ 60 milliards d’euros par mois à partir de mars 2015, et ce au minimum jusqu’en septembre 2016. Des dates qui laissent présager un plan à la hauteur des enjeux. Une feuille de route qui est d’autant plus ambitieuse que la BCE et la Commission européenne ne cessent de promettre l’élaboration d’un plan d’investissement conséquent au sein de la zone euro, le « plan Junker », nommé ainsi en référence à l’actuel Président de la Commission. Ce projet prévoit notamment 315 milliards d’euros d’investissement au total afin de relancer une zone économique en perte de vitesse et en retard au niveau de ce type de dépenses essentielles.

 

Pourquoi ce revirement arrive-t-il si tardivement ?

C’est la question que l’on est en droit de se poser. En effet, de nombreux économistes pointaient depuis longtemps du doigt le manque de pragmatisme de la BCE, qui malgré la crise n’a répondu que partiellement et/ou tardivement aux problèmes économiques de la zone euro. L’objectif de maintien de la stabilité des prix est resté sa priorité, quitte à ne pas soutenir l’économie et prôner une politique d’austérité et d’assainissement des finances très coûteuse en terme de croissance.

Le problème avec l’économie est qu’il n’existe pas une vision unique. Si de plus en plus de voix s’élevaient pour demander une politique monétaire plus souple et axée sur la stimulation de l’investissement et de la croissance, d’autres étaient beaucoup plus réservées sur ce point. Il faut dire que la politique économique européenne n’est pas à diaboliser dans son intégralité, loin s’en faut. Maintenir une inflation limitée, dans le cas où l’on ne tend pas vers la déflation, permet par exemple d’avoir une monnaie assez forte pour résister aux spéculateurs des marchés. Ceux qui seraient tentés de spéculer sur l’euro verraient sûrement leur tentative annihilée par les arguments d’une BCE capable de répondre à ces attaques. De plus, une inflation limitée permet de diminuer le coût des importations et d’offrir une certaine sécurité aux épargnants, qui ne risquent pas de voir leurs économies être rognées par l’inflation.

Le cas de la zone euro est d’autant plus complexe que l’on mène une politique monétaire et budgétaire commune pour un ensemble de pays aux caractéristiques bien différentes. Dès lors, limiter l’inflation et assainir les finances publiques n’a rien de négatif en soi, et permet notamment d’harmoniser les situations des différents pays membres entre eux. Sauf qu’à force de rester dans cette logique dans une conjoncture économique morose, des dérives apparaissent. Lutter à tout prix contre l’inflation créer un risque de déflation ; l’assainissement des finances par des coupes budgétaires démentielles dans des secteurs clés (famille, éducation, santé, soutien aux plus précaires) et une remise en cause de l’Etat social ne font qu’enfoncer un peu plus dans la crise les pays qui s’adonnent à de telles pratiques. Une crise qui n’est plus seulement économique, mais aussi sociale et identitaire.

Ce fameux « QE » a été mis en place il y a des années de cela par les Banques centrales américaines et anglaises. Résultat : l’inflation y est plus élevée sans être incontrôlée, la croissance est bien plus importante et le chômage est à un niveau incroyablement bas (6% aux Etats-Unis). Bien sûr, mettre uniquement en avant ces chiffres reviendrait à ne montrer que le bon côté des choses, d’autant que tous ne sont pas forcément dus à la politique monétaire et budgétaire. En contrepartie, ces deux économies font état de réalités que les chiffres cités n’explicitent pas forcément: le niveau des inégalités reste très important, la faiblesse des chiffres du chômage est en partie due à des salaires extrêmement faibles qui ont accru le nombre de personnes vivant dans une situation précaire (comme en Allemagne) et les déficits, qui sont considérés par beaucoup d’économistes comme de « bons » déficits (investissements, relance de l’économie) sont à un niveau qui inquiète certains.

Pour revenir à la question, si le revirement du 22 janvier semble un peu tardif, la BCE n’a pas attendu cette date pour intervenir. Les rachats d’actifs avaient par exemple déjà débutés avant cette annonce. L’euro avait pour sa part déjà commencé à baisser et les taux directeurs fixés par la BCE étaient à des niveaux historiquement bas. Surtout, ce changement progressif de politique économique est à mettre à l’actif d’un homme en particulier : Mario Draghi. Le Président de la BCE, en fonctions depuis novembre 2011, a depuis de nombreux mois maintenant fait part de sa volonté de mettre en place une politique favorable à la croissance, quitte à être plus souple sur l’inflation. On lui doit notamment la baisse des taux d’intérêt et le début du rachat de certaines dettes. Des actions saluées par les marchés.

Il y a cependant eu pendant de nombreuses années un obstacle majeur à un changement de politique économique au sein de la zone euro : la position de l’Allemagne, farouchement opposée à de telles mesures.

 

Pourquoi l’Allemagne est contre de telles mesures ?

Si Angela Merkel (Chancelière allemande) et Jens Weidmann (Président de la Banque centrale allemande) ont implicitement accepté de telles mesures, il n’en demeure pas moins qu’ils ne sont convaincus ni de leur pertinence, ni de leur efficacité. En chœur, ils ont déclaré ne pas s’opposer à ce revirement dans la mesure où « la Banque centrale européenne est indépendante ». Vraiment ?

Durant de nombreuses années, et même depuis sa création, la BCE a pourtant mis en place une politique économique en phase avec les considérations allemandes. Le contrôle prioritaire de l’inflation ou encore l’assainissement des finances ont été des concessions faites à l’Allemagne afin qu’elle accepte à l’époque de laisser sa monnaie, le deutsche mark, pour l’euro. En contrepartie, la BCE (située à Francfort) devait leur apporter certaines garanties.

Trois raisons principales semblent expliquer le fait que l’Allemagne soit contre de telles mesures. La première est évidemment la fin d’un contrôle très strict du taux d’inflation au sein de la zone euro. Le risque de déflation n’est selon les Allemands pas avéré et il n’y a donc pas lieu de mettre en place des mesures visant à augmenter l’inflation, considérée outre-Rhin comme la pire des choses au niveau économique. Des considérations historiques expliquent une telle position, dans la mesure où l’Allemagne a, au tout début des années 1920, connu non pas une inflation, mais une « hyperinflation ». Des millions, voire des milliards de marks, étaient parfois nécessaires pour l’achat de biens de première nécessité. Une situation qui résulte en grande partie de la Première Guerre mondiale et du traitement des Alliés. Des images marquantes d’Allemands allant acheter des cigarettes ou du pain avec des brouettes de marks restent gravées dans la mémoire collective allemande.

L’inflation n’est pas non plus bien perçue pour des considérations tenant aux caractéristiques de la population. Contrairement à la France, l’Allemagne a une population qui vieillit de plus de plus. Et les individus, passés un certain âge, n’ont qu’une crainte au niveau économique : voir leur épargne rognée par l’inflation. Garantir une inflation maîtrisée, c’est garantir aux épargnants allemands une certaine sécurité qui se retranscrit dans les urnes et dans la confiance accordée aux politiques défenseurs de leurs intérêts. Surtout, l’Allemagne est sûrement le seul pays en Europe capable d’exporter avec une monnaie aussi forte. Sa compétitivité, indépendamment du change, est due à des infrastructures, un savoir faire et une réputation tout à fait justifiée.

En second lieu, l’Allemagne et notamment Jens Weidmann, pointe du doigt le fait qu’une baisse de l’euro pourrait conduire à un risque accru de spéculations sur l’euro, la BCE étant désormais moins armée à faire face aux attaques des marchés sur sa monnaie. La création de « bulles » est d’ailleurs « à surveiller de près » selon Mario Draghi.

Enfin, l’Allemagne craint, et ce à juste titre, que l’action de la BCE n’incite les pays de la zone euro à mettre en parenthèses les réformes structurelles nécessaires à la modernisation de leurs économies. Les pays visés – en particulier la France et l’Italie – peuvent en effet être tentés de se contenter des conséquences positives de la nouvelle politique de la BCE sur leurs résultats économiques, qui agiraient alors comme un trompe l’œil sur les défauts et les carences évidentes de leurs économies respectives.

 

Quelles sont les limites de ce revirement économique ?

Les limites de ce revirement ont en partie été identifiées par l’Allemagne. La première est bien entendu le risque plus important de spéculation sur l’euro. Si la déflation est un risque, une inflation non maîtrisée en est un également. Une monnaie considérée comme trop « faible », ce que l’on appelle aussi une « monnaie de singe », peut rapidement devenir problématique.

Outre le volet monétaire, il semble également intéressant de se pencher sur la politique budgétaire de la zone euro. Pour relancer la croissance, l’activité, l’important est d’investir, de moderniser notre économie, de construire de nouvelles infrastructures. Et pour cela, des sommes considérables doivent être dédiées à ce genre de dépenses. Concrètement, l’ampleur du « Plan Junker » semble être un bon début. Cependant, le chiffre réel parait volontairement revu à la hausse. En effet, 21 milliards seraient investis de manière certaine par les Etats et la Banque européenne d’investissement. Le reste ne serait en réalité que des estimations des investissements provenant d’entreprises privées attirées par la possibilité d’investir dans des secteurs réputés comme sûrs. On parle alors d’effet de levier.

Il faut également dire un mot de la part de responsabilité des Etats membres, qui reste inchangée. Ces derniers ne doivent pas prendre les mesures de la BCE comme une fin en soi, mais comme un élément devant les pousser à continuer leurs efforts. Permettre aux entreprises d’être plus compétitives, moderniser l’économie ou encore investir dans des secteurs en plein essor doivent rester des objectifs à moyen terme. La demande doit également être stimulée. Les prix augmentant, le pouvoir d’achat risque d’encore diminuer. Le crédit, que l’on souhaite stimuler, pourrait être boudé par les ménages et les entreprises. À partir de ces différentes considérations apparaît un nouveau paradoxe. Stimuler la demande revient en grande partie à agir sur le niveau des salaires, des allocations sociales ou encore de repenser l’imposition. Sauf qu’à revoir le pouvoir d’achat des ménages à la hausse, on pourrait également involontairement créer une spirale inflationniste, les entreprises étant souvent tentées d’aligner les prix sur les ressources des potentiels acheteurs.

Comme l’ont parfaitement résumé certains économistes, la BCE peut créer un cadre propice à la croissance, mais ce n’est pas elle qui créera les emplois de demain.

 

Quel sera l’impact de ce changement sur notre vie quotidienne ?

Les conséquences d’une telle politique ne devraient pas être visibles sur le court terme. Il faudra probablement attendre quelques mois avant de réellement voir les effets, qui devraient selon toute vraisemblance être positifs. Tout dépendra en réalité de la capacité des Etats à se mettre au niveau des enjeux. La BCE ne fait que leur donner les moyens de mettre en place une politique de croissance et de relance. À leur tour désormais de jouer.

Dans le schéma le plus optimiste, la « baisse » de l’euro pourrait avoir un impact positif sur à peu près tous les secteurs de l’économie. Les exportations devraient être rapidement relancées, ce qui permettrait à la croissance d’être prochainement revue à la hausse au sein de la zone euro. La production serait donc plus importante, ce qui relancerait l’emploi et les dépenses d’investissement.

Ce revirement semble en tout cas être une excellente nouvelle si l’on considère que la politique économique de la zone euro est depuis le début de la crise un véritable échec au vue de la croissance, du chômage et de la situation de quasi-déflation dans laquelle se trouvent les pays membres. Ce plan a le mérite d’offrir une nouvelle voie à l’Europe économique, dont les politiques d’austérité, de contrôle beaucoup trop stricte de l’inflation et de remise en cause de l’Etat social n’ont fait que l’enfoncer dans une crise encore plus profonde.

Quoiqu’il en soit, les peuples européens semblent avoir pris conscience que d’autres choix étaient possibles. Sans porter de jugement de valeurs, les excellents scores de nouveaux partis tels que Syriza (coalition de la gauche) en Grèce ou encore de Podemos (annoncé vainqueur des prochaines élections législatives en Espagne) montrent un net refus de poursuivre dans cette direction. Après des années de crise sociale, économique et identitaire, l’Europe semble enfin avoir adopté une politique porteuse d’espoir pour l’avenir. Reste à concrétiser cela et à retrouver la confiance des peuples qui ne demandent qu’à être entendus, mais surtout écoutés.

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