Un cri qui vient du cœur : « India’s daughter »

Un cri qui vient du cœur : « India’s daughter »

Les réseaux sociaux, tout comme le monde politique indien se sont déchaînés après la diffusion sur la BBC (et en avant-première sur Internet) d’un documentaire intitulé India’s daughter, interdit par une Cour de Delhi car le documentaire heurterait certaines sensibilités.

En effet, une majorité de nationalistes appartenant au parti BJP (Bharatha Janata Party, actuellement au pouvoir avec Narendra Modi), mais aussi des Indiens, affirment que ce documentaire est une insulte à l’image de l’Inde, d’autres disent que la Grande Bretagne ne devrait plus se mêler des affaires indiennes ou d’autres encore voient ce documentaire comme une offense à la mémoire Nirbhaya (surnom donné à Jyoti Singh).

 

Sur quoi porte ce documentaire au juste? C’est le fruit d’un travail de plus de trois ans, entrepris par Leslee Udwin, elle-même victime d’un viol, qui a recueilli des témoignages à la suite du viol collectif de Jyoti Singh, jeune étudiante de 23 ans, en 2012 dans la capitale indienne de New Delhi. Parmi ces témoignages, on retrouve celui des parents de la jeune femme mais surtout celui d’un des condamnés à mort et violeur, Mukesh Singh. Son but était de dresser un portrait d’une Inde pervertie, désirant le changement face à des valeurs pesantes et contraignantes.
India’s daughter. Je l’ai vu, parce que je voulais comprendre. Comprendre pourquoi l’Inde que j’admire tant est devenue sur la scène internationale (merci aux préjugés) un pays a priori arriéré. Comprendre pourquoi l’Inde produit des violeurs et des jeunes filles voulant s’émanciper. Comprendre pourquoi cela s’est passé, tout simplement.
L’Inde est un pays que j’admire pour sa culture flamboyante, son syncrétisme religieux, son histoire glorieuse, ses valeurs. Malheureusement, les préjugés, voire l’ignorance, sont les seules armes utilisées pour l’appréhender. Quand l’affaire de Nirbhaya éclate au grand jour dans la presse internationale, deux images de l’Inde se sont opposées, reflets du pays d’aujourd’hui : une Inde en plein cœur de la mondialisation empreinte de valeurs occidentales émancipatrices et voulant se détacher d’une tradition lourde, contre une Inde ultra-conservatrice, opposées à des valeurs occidentales « pervertissantes ». La brutalité et la violence de l’acte ont choqué. D’où les nombreuses interviews de différents protagonistes pour élargir la compréhension de cet événements.

Quand un des avocats de la défense affirme qu’il est prêt à tuer sa fille si elle a des relations prémaritales, c’est un problème. Quand un autre avocat de la défense annonce que ce n’est pas notre « culture » de laisser les filles sortir le soir et que « l’Inde a la meilleure culture au monde, qu’elle ne donne aucune place aux femmes », c’est également un problème. Quand Mukesh Singh dit que la « femme est inférieure à l’homme » et que « la fille est aussi responsable que l’homme pour le viol », c’est aussi un problème. Cela nous choque évidemment, nous révolte mais pourquoi pensent-ils comme ça? C’est une question légitime à laquelle les réponses sont multiples : nous pouvons blâmer la vision de la femme dans les textes religieux. Nous pouvons blâmer les conservateurs qui diffusent l’idée qu’une « occidentalisation de la société indienne » est néfaste (alors que de plus en plus, les parents indiens tentent d’éduquer leurs enfants « à l’occidentale » pour qu’ils trouvent du travail, et donc de moins en moins de jeunes parlent leur langue régionale). Ou encore, nous pouvons blâmer le système éducatif qui échoue à créer de bons citoyens mais la réalité est beaucoup plus complexe que ces quelques raisons, souvent reprises par nos médias.
Le documentaire ne questionne pas, il montre sans commenter les témoignages, rendant le visionnage difficile émotionnellement car le spectateur est démuni face à de tels propos.

Pourquoi je pense qu’il faut que chacun d’entre nous, y compris les Indiens, regarde ce documentaire? Car il va dans un sens : dénoncer les individus aux antipodes les uns des autres que la société indienne produit : des jeunes filles voulant sortir d’une misère sociale et s’émanciper en réussissant leur carrière professionnelle et des hommes comme des femmes vivant dans des conditions très défavorisées, délaissés par les autorités. Il met en avant le paradoxe d’une société et de la vie politique, dominée par des hommes peu enclins au changement. C’est en prenant conscience des dysfonctionnements qu’ils peuvent être changés. Accepter de voir cette vérité, c’est déjà un pas vers un futur plus beau. Mais ce documentaire ne montre pas qu’une Inde déchirée entre deux visions de sa culture, mais aussi une volonté déjà existante de mettre un terme aux clichés. La réalisatrice insiste sur la colère des jeunes face à ces évènements et les mouvements qui ont secoué le pays mais également sur les activistes et les avocats qui luttent contre ces violences depuis bien longtemps déjà. Alors quelle serait la solution d’après ce documentaire? Leila Seth, première femme juge à la haute Cour de Delhi affirme que l’éducation est l’outil le plus puissant pour parvenir à un changement et cet effort doit être porté par les politiques, mais ces derniers prônent le même discours que les violeurs, donc cette évolution sera le fruit d’un long processus.

Porteur d’espoir, ce documentaire est poignant et témoigne des contradictions que des changements brusques et radicaux ont amenées à une société fortement attachée à des valeurs millénaires. Mais c’est également un hommage hautement symbolique pour celle qu’on a surnommée « sans peur », Nirbhaya, cette « fille de l’Inde », qui a apporté la lumière à ce pays obscurci par des valeurs incompatibles avec le monde d’aujourd’hui.

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