Interview de Lisa Carayon, bénévole à la CIMADE

Interview de Lisa Carayon, bénévole à la CIMADE

Reprenant l’idée d’Ysé, notre charmante rédactrice en chef, j’ai rencontré à proximité du Panthéon Lisa Carayon, Sorbonnarde & bénévole à la Cimade. Autour d’un café aussi indélicat avec nos palais qu’avec nos portes monnaies, nous avons simplement évoqué son engagement, et la situation des étrangers en France.

Très simplement, qu’est-ce que vous faites à la Cimade ?

“Je suis bénévole à la Cimade depuis maintenant 6 ans. J’étais en Master quand j’ai commencé, à Rennes, puis je suis devenue bénévole à Paris. Donc mon activité principale c’est d’être dans une permanence juridique en fait, en l’occurrence rue Madame. Une fois par semaine, pendant une demi-journée, en gros, je reçois des personnes à la permanence qui ont des problèmes avec leurs papiers. Sachant qu’à la Cimade, à Paris, ce n’est pas le cas dans d’autres régions, on a des permanences spécialisées, suivant les demandes des personnes. On a des permanences pour les personnes qui sont demandeuses d’asiles, pour les personnes victimes de violence conjugales, traites des êtres humains etc. On a aussi des partenariats pour avoir des permanences pour les personnes malades, qui ont des problèmes d’accès à la santé. Et moi je suis dans une permanence généraliste, on appelle ça les permanences migrants, c’est tous les autres, tous ceux qui ne sont ni réfugiés, ni avec des problèmes de santé, ni victimes de violence. Donc c’est toutes sortes de demandes.

En fait, moi je suis bénévole, mais par ailleurs, je participe à beaucoup d’opérations de sensibilisation, comme cette interview mais aussi des interventions à Paris 1, et des conférences dans les écoles pour sensibiliser à la question de l’immigration.”

Pourquoi as-tu décidé devenir bénévole dans cette association ?

“Alors moi personnellement, j’ai décidé de devenir bénévole par ce que je connaissais quelqu’un dans mon entourage qui s’est retrouvé dans la situation d’être sans-papier, pour des raisons complètement absurdes. Il était étudiant en plus à l’époque. En gros, il avait un titre de séjour parce qu’il était dans une section internationale. Et il devait faire un stage pour valider son master. Et il avait obtenu un très bon stage en Angleterre, et il y était allé. Quand il est revenu pour faire renouveler son titre de séjour, il a passé la date, parce qu’il était en train de faire son stage, et c’était absurde ! Par ce que s’il avait quitté son stage en avance, il n’aurait pas validé son Master, et donc son titre n’aurait pas été renouvelé ; mais par ce qu’il était à son stage, il a dépassé la date de son titre et il pouvait plus le renouveler non plus. Donc il était complètement pris entre deux feux. Et j’ai suivi cette histoire avec lui pendant des années, et ça m’a scandalisé comme situation. Et globalement, c’était la période Sarkozy, où ça tapait beaucoup sur les immigrés. Moi ça me scandalisait pas mal sur le plan politique. Et c’est comme ça que je suis rentrée.

En gros, toutes les personnes que je connais à la Cimade, sont entrées par ce qu’ils avaient une histoire particulière, qui les a sensibilisés à cette question, ou alors par ce qu’elles étaient scandalisées par les politiques migratoires portées par les politiques.”

Tu dirais quoi à un étudiant qui voudrait s’engager mais qui ne serait pas très chaud ? Pourquoi faudrait-il rejoindre la Cimade ?

“La cause des personnes étrangères, immigrées, réfugiées, c’est une question centrale qui irrigue tant d’autres questions politiquement. Parler de l’étranger, c’est parler de l’autre, du différent, mais aussi de la tolérance, de quelle société on vit, quelle société on veut. Mais pas seulement à l’échelon national mais aussi international. Vouloir une société où tout le monde, quel que soit son origine, sa religion, peut vivre et surtout bouger dans le monde et avoir accès à toute la liberté que nous on a en tant qu’Européen. Avec nos passeports français, on peut aller partout, et ça me semble complètement normal de se dire « Ha tiens, cet été je vais aller en Mongolie ». Et ça, quand t’es Malien, tu ne peux pas aller voir la Mongolie. Ce n’est pas possible.

Il y a ça, et puis la Cimade spécifiquement par rapport à d’autres associations je dirais que c’est une association qui a une longue histoire, puisque c’est une association qui existe depuis la Seconde Guerre Mondiale, et en plus, c’est une association qui offre une vraie formation aux personnes qui la rejoignent. Rejoindre la Cimade, c’est être sûr d’être doté de tous les outils juridiques pour bien faire son travail, c’est vraiment une source d’apprentissage énorme. Et en plus il y a plein de postes différents. On peut recevoir des gens comme je le fais, mais y a aussi des opérations de communication pour quelqu’un qui serait dans la com’ ou dans l’événementiel, il y aussi des postes de bénévoles pour faire ce genre de choses.”

Est-ce qu’il y a un vrai aspect militant au sein de l’association ?

t-shirt cimade

“Totalement. C’est une association qui a toujours été très militante. Alors, initialement, historiquement, c’est une association protestante, créée au moment des déplacements de population depuis l’Alsace au moment de l’invasion nazie. Et ça a toujours été une association par exemple qui s’est très investie dans les lieux d’enfermement. Les camps d’enfermement, les centres de rétention, la prison, ce genre de choses. C’est une association qui est très militante à la fois en France mais aussi à l’étranger ; On a beaucoup de partenariats internationaux. Elle milite pour des politiques d’accueil beaucoup plus ouvertes, et in fine pour une société de frontières ouvertes, où chacun peut aller et venir en fonction de ses besoins, ses envies, sa vie, son parcours individuel.”

Quel type d’intervention vous faites à la fac, pour les étudiants ?

“La Cimade au départ, ce n’est pas spécialement tourné vers les facs, les étudiants. Il y a des associations spécialement tournées vers les étudiants. C’est le cas de Réseau Université sans Frontières par exemple, qui a d’ailleurs une antenne à Paris 1. Donc nous, on n’est pas spécialement tourné vers étudiants. Les contacts qu’on a avec la fac, c’est un peu fortuit, c’est un peu par hasard, c’est par des bénévoles ou des personnes qui travaillent à la fois à la Cimade et à la fac comme moi par exemple. Il y a des personnes comme ça aussi à Nanterre. Et donc moi en fait, un peu de manière individuelle au départ, mais après soutenue par l’association, ça fait plusieurs années, qu’à la rentrée, je fais un point sur les droits des étudiants étrangers au cours de la semaine d’accueil des étudiants étrangers en droit. En fait, en droit, il y a une semaine qui a été créée pour l’accueil des étudiants étrangers qui est une semaine de méthodologie. On apprend aux étudiants étrangers les méthodologies spécifiques à l’exercice juridique français. Et à cette occasion-là, j’ai pris contact avec la prof, Anastasia Sotiropoulou, qui était en charge du programme. Et je fais depuis maintenant 3-4 ans, une intervention spécifique pour informer les étudiants de leurs droits, leur distribuer de la documentation, prendre contact avec les associations etc. Et cette année, en partenariat avec RESF, on compte faire ça à plus grande échelle, pas seulement en droit mais dans les autres filières. Alors on réfléchit, est-ce qu’on va faire ça au moment de la présentation des associations de la fac, est-ce qu’on va prendre un autre moment particulier pour faire de l’information sur les droits, ça ne prend pas 10 minutes, évidemment. Mais voilà, on fait de l’information, de la sensibilisation pour les droits spécifiques des étudiants étrangers.”

Qu’est-ce que t’ont apportés tes études par rapport à ton travail à la Cimade ?

“Je suis juriste. Forcément j’ai une plus grande sensibilité au fonctionnement de la règle de droit, le recours, le juge, l’articulation entre l’administration et la justice. Le droit des étrangers spécifiquement, ce n’est pas un droit qui est très étudié à la fac, même quasiment pas étudié. Il existe dans certain masters, ou certaines facs en option etc. Sur le droit des étrangers en soit, les études, ça ne m’a pas apporté grand-chose. Ce que ça m’a apporté, c’est un raisonnement juridique, une vision globale de la matière, ce qui fait que parfois on pense à faire des liens auxquels des personnes qui ont juste une formation de droits des étrangers ne pensent pas. Par exemple, intégrer la problématique des droits fondamentaux, dans le droit des étrangers qui est un droit très administratif et très technique. On va essayer de prendre un peu de hauteur, pour faire le lien avec les droits de l’homme.”

Plus d’humain, plus d’empirie….

“Oui, mais surtout plus de liens avec le droit spécifique créé pour les étrangers, ou vraiment on fait une catégorie à part de population. Des étrangers, qui ont des droits et des obligations spécifiques par rapport au reste de la population. Faire le lien entre ça, et les règles qui s’appliquent à tous. Ces règles-là dont on oublie parfois qu’elles sont aussi applicables aux étrangers, comme aux français, par ce que c’est des règles de droit général. Avoir une vision de l’étranger, pas comme une catégorie juridique particulière, mais comme un administré comme les autres.”

L’ouverture que t’apportes l’association, te permet aussi une ouverture en matière de droit….

“Ouais, à l’inverse, ce que j’ai appris à l’association, ce que j’ai vécu, m’a permis d’avoir une plus grande réflexion sur ma matière, sur le droit. Sur la façon dont le droit fait des catégories de personnes, très strictes, met les gens dans des cases, et pousse à réfléchir en terme de décloisonnement. Finalement, on n’est pas des étrangers, ou des français, mais juste des personnes égales. Bah comment cette réflexion-là, je pouvais l’appliquer à d’autres matières. C’est comme ça que je réfléchis en droit des personnes, comment on est catégorisé, homme/femme, par exemple.”

Est-ce que tu arrives à gérer, entre les études et l’association. Est-ce que c’est difficile ?

“Bah c’est un peu difficile. Mais je suis en doctorat. Mes études, c’est un travail avant tout. J’ai ma recherche à faire. Mes cours à préparer. Mes copies à corriger. Et en plus j’ai l’association. Qui me prend une demi-journée de permanence, mais ensuite c’est aussi une demi-journée de plus pour traiter les dossiers, passer des coups de téléphone, faire des actions en plus etc. Donc j’avoue que c’est difficile parfois, c’est un sacrifice. Disons que mon engagement militant me fait parfois prendre du retard sur ma thèse, sur mes recherches, que ça peut me ralentir par rapport à des collègues. Je pense que quand on est étudiant, au sens strict, ça peut être plus facile par ce que l’emploi du temps est moins chargé, parce qu’on a plus de souplesse. Mais c’est sûr, c’est un engagement qui prend du temps. Mais un engagement qui vaut le coup.”

On remercie bien entendu Lisa pour cet entretient ! Pour ceux qui voudraient approfondir les questions évoquées ici, voici le lien d’une conférence-débat sur le thème “L’étranger, quelles questions pour la démocratie ?” à laquelle notre interrogée du jour a participé :

https://vimeo.com/130958535

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