[Exposition] L’art et l’enfant, sensible et touchant

[Exposition] L’art et l’enfant, sensible et touchant

Du 10 mars au 03 juillet 2016, le musée Marmottan Monet, ancien hôtel particulier, propose une réflexion sur l’évolution du statut de l’enfant au sein de l’art pictural et l’inspiration des dessins enfantins sur les avant-gardes du début du XXème. Riche d’oeuvres provenant de collections particulières et de musées français et étrangers, l’exposition rassemble des artistes aussi talentueux que variés, tels que Champaigne, Millet, Fragonard, Chardin, Manet, Monet, Renoir…
“L’enfance a ses odeurs”, écrit Jean Cocteau en 1935 dans Portraits-Souvenirs. Et cette odeur virevolte depuis le 10 mars dans l’étroite galerie des expositions du musée Marmottan-Monet. Elle attire le spectateur sensible aux petites bouilles peintes sur des toiles, et sur lesquelles semble passer, depuis longtemps déjà et pour toujours encore, le souffle d’un temps qui file, mais que l’art a décidé de figer. Cette visite, qui ne dure pas plus d’une heure trente, s’organise chronologiquement, depuis une première sculpture d’André Beauneveu et Jean de Liège représentant le Petit Jésus, jusqu’à la surprise finale d’un étonnant Picasso. Entre ces deux oeuvres que seul le nombre des années sépare, l’enfant est mis en scène au sein des sociétés qui, selon les époques, les estiment peu ou bien.

Une exposition diversifiée

Une première section s’attarde sur l’importance dynastique au XVIème et XVIIème siècle. Dans une foule compacte où se mêle parfois une conférence, on parvient toujours à se glisser parmi les manteaux de laine et les costumes faits sur-mesure pour admirer le faste de la royauté. En raison d’un fort taux de mortalité infantile, il était primordial de sauvegarder le souvenir des familles puissantes et unies, à l’image d’Anne d’Autriche représentée aux côtés de Philippe, duc d’Orléans, et du futur “Roi Soleil”, Louis XIV, un petit chérubin bien loin encore du pouvoir politique qu’il exerce par la suite. Il devient “un souverain en réduction dans un corps protocolaire”. Un peu plus loin, pourtant, ce n’est pas la cour que les Frères le Nain dépeignent, mais de petits paysans joufflus autour d’une cage à oiseaux. Dès lors se saisit la principale force de cette exposition, qui va consister à nous relater brillamment, et par les choix pertinents de grandes toiles de maîtres, les nombreuses enfances de différents milieux. Soudain, une peinture attire l’attention. On voit un bébé endormi, alors on s’approche, on l’appréhende, on déglutit. Il n’est pas endormi. En réalité, la pâleur de sa peau et le titre inscrit sur le cartel révèlent la vérité : « Cadavre d’un bébé. »

Fort heureusement, la suite est bien souvent plus heureuse. L’instant complice de la douceur maternelle apaise les esprits grâce à la Jeune femme allaitant son enfant peinte en 1777 par Louis Roland Trinquesse qui reprend ce type de scènes, encore très rares en France, du danois Jean Antoine de Peters. Le bébé qui est né ou qui s’apprête à naître suscite bien des curiosités dans une France du XVIIIème, comme en témoigne L’abrégé de l’art des accouchements d’Angélique Marguerite, dont on s’amuse à lire la première page à travers une épaisse vitre.

L’exposition continue de nous apprendre que l’enfant gagne en autonomie dans un positif contexte d’évolution sociale. Les jeunes filles font leur éducation auprès de leurs mères, tandis que les fils viennent à s’ouvrir au monde aux côtés des pères, comme le révèle ce touchant portrait d’Anne Louis Girodet intitulé La leçon de géographie, où le docteur Trison présente une mappemonde à son fils Benoit-Agnès, un regard rempli d’attendrissement porté à son encontre. Ces successions d’heureuses périodes en viennent, bien entendu, à être ternies par quelques événements historiques, comme lors de la section portant sur la période de 1789, où l’enfant devient un jeune combattant révolté, dont Eva Gonzales s’inspire en 1870 dans sa peinture intitulée Le Clairon. La section suivante, entre 1830-1870, nous replonge dans l’enfance rurale de certains, où la mère est davantage présente au sein du foyer, contrairement à l’enfance citadine, où elle commence à travailler, comme le père. Ainsi, on vient à s’émouvoir du Premier bain d’Honoré Daumier, où dans des traits plus confus, est représenté un père trempant les pieds de son tout petit garçon dans la Seine. Puis notre coeur se compresse devant l’enfant exténué, assis par terre, délaissé par la société sur le seuil d’une porte que met en scène Un martyr de 1885, peint par François Pelez. Au milieu des commentateurs voisins dont on aurait du mal à faire abstraction dans l’étroitesse de la galerie, on marque un temps d’arrêt face à cette touchante figure de l’enfant où n’apparait ni la mère, ni le père, seulement lui, laissé seul avec ces petites violettes qu’il vend pour survivre.

Des enfances contrastées

Dès la section de 1870, l’exposition met l’accent sur des enfances contrastées, où s’enchaînent des images modernes de la famille, où les parents s’impliquent davantage, notamment dans les cadres bourgeois observés et dépeints par Berthe Morisot, dont sa fille devient son principal modèle, ou encore Claude Monet, qui nous présente Promenade à Argenteuil en 1875 dans son style impressionniste d’une puissance suggestive extraordinaire. Ce monde contraste, une fois encore, avec les naturalistes Jules Bastien Lepage et Fernand Pelez, plus aptes à relater les conditions des classes sociales « inférieures », comme s’emploient à faire dans le même temps les frères Goncourt et Zola, mais en littérature. L’exposition a su ne pas se fixer comme bornes une classe sociale particulière. En brusquant nos perceptions sur un sujet aussi émouvant que l’enfance, et en étendant son analyse sur une vaste période temporelle, elle nous apporte aussi bien une réalité des différentes périodes qu’une approche sociologique des différents milieux. Seuls nos sentiments viennent à être les bons juges de ces nombreuses approches, et libre à nous de nous émerveiller devant la tendresse de Morisot ou la virulence de Pelez.

L’exposition s’achève si justement sur une rapide section destinée au XXème siècle, où le dessin d’enfant se hisse comme un intérêt certain pour les avant-gardistes. Avant de s’amuser du Portrait de René de Matisse ou de l’étonnant Lieu plurifocal de Dubuffet, gribouillage grandeur nature tout droit sorti d’une maternelle, on lit une étonnante citation de Picasso : “Quand j’avais leur âge, je dessinais comme Raphaël, mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme eux“. C’est d’ailleurs le Maître qui clôt ce parcours d’une heure trente au travers cinq siècles par une peinture où il a atteint son but: dessiner comme des enfants. Et c’est nous qui sortons d’ici avec ces images tourbillonnantes, chargées de nostalgie, où se mêlent tantôt la grandeur des petits rois, la tendresse d’un regard paternel ou d’une attention maternelle, la tristesse, enfin, du malheur de certains pour qui la courte vie n’était pas une cour de récréation.

“L’enfance a ses odeurs”, écrivait Jean Cocteau : elle a désormais une très belle exposition qui lui est consacrée, et qu’il convient d’aller visiter avec le regard éveillé et curieux de ces enfants que nous connaissons tous.

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