Ecoles d’art menacées : La dangereuse précarité des Beaux Arts de province

Ecoles d’art menacées : La dangereuse précarité des Beaux Arts de province

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Alors que les facs se mobilisent contre la loi Travail, avec une couverture abondante des médias en tout genre, les étudiants de l’Ecole Supérieure des Arts d’Avignon mènent depuis des semaines un autre combat, loin des projecteurs.
Cette semaine, alors que la mobilisation est au plus fort, je suis allée à la rencontre de ces étudiants, pour tenter de mettre en lumière les problèmes rencontrés, et la menace généralisée qui pèse sur les écoles des Beaux Arts partout en France.

 

Une réforme précarisante

Dépendantes du ministère de la Culture, les écoles des Beaux Arts souffrent d’un statut précarisant. En effet, les Établissements Publics de Coopération Culturelle, ou EPCCs, créés par la loi du 4 janvier 2002, visent à l’origine la coopération d’une ou plusieurs collectivités territoriales et de l’État autour d’un projet culturel, l’objectif étant de décentraliser la gestion de la culture. Aujourd’hui, ce statut concerne une trentaine d’établissements, de l’école d’art au centre culturel, comme le Cent Quatre à Paris.

Les écoles d’art, comme les universités, sont maintenant des établissements autonomes. C’est-à-dire que les subventions proviennent des mairies, mais c’est l’école qui gère cet argent. Avec la baisse de budget du ministère de la Culture, l’État se désengage, et les écoles sont livrées à elles-mêmes. Cette autonomie n’est qu’une façade puisqu’elle ajoute des contraintes financières et administratives, détournant ainsi l’attention des projets pédagogiques qui, pourtant, devraient être la priorité d’une école.

En pratique, les mairies peuvent se désengager petit à petit, puisque les écoles supérieures d’art sont concernées par la réforme des EPCC. Il faut donc que les écoles trouvent des partenariats et des financements privés, sous peine de fermeture. L’État et la région pourraient prendre la relève, mais ils gèrent déjà les écoles nationales. « Il y a certaines écoles qui ont bien su gérer l’EPCC, mais ici la direction n’a pas su réagir » précise l’une des élèves de l’école supérieure d’art d’Avignon.

 

L’exception parisienne

Si cette réforme est extrêmement précarisante pour les écoles d’art de province, elle ne concerne pas les écoles qui dépendent directement du ministère de la Culture, comme les Beaux Arts de Paris, mais aussi d’autres écoles comme Arles ou Nice. Cependant, même ces écoles sont victimes de la volonté marquée de l’État de généraliser le statut d’EPCC. Les étudiants de l’ENSBA (Ecole nationale supérieure des Beaux Arts de Paris) s’étaient déjà soulevés contre ces réformes en 2014. Les écoles concernées par l’EPCC perdent leur statut de “Beaux Arts”, terme qu’elles n’ont plus le droit d’employer, pour devenir des écoles supérieures d’art, regroupant souvent plusieurs écoles, anciennement indépendantes les unes des autres.  C’est par exemple le cas à Brest, Caen, Clermont-Ferrand… Et à Avignon.

Autres exceptions, les écoles d’arts appliqués, qui ne dépendent pas du ministère de la Culture, mais de celui du l’Éducation.

Avignon ecole d'art

Des écoles en sursis

Il y a 7 ans de ça, les élèves d’Avignon avaient déjà prévu leur mort programmée par cette réforme“, me confie une des élèves, à l’ESAA depuis plusieurs années.

La condamnation de l’ESAA ne s’est pas faite en un jour. Tout d’abord, ce sont quelques mesures pernicieuses, qui handicapent le bon fonctionnement de l’école, sans pour autant fermer ses portes : l’école s’excentre, et s’éloigne de la ville et de sa vie culturelle. L’ancien bâtiment devient la Fondation Lambert, et l’école est reléguée à 20 minutes en bus du centre, entre l’hôpital et le crématorium. Pas une grosse contrainte, mais une mesure qui exprime un désintérêt de la municipalité pour les étudiants et le personnel de l’école, dans une ville qui pourtant prétend faire passer la culture en premier lieu. “On nous reproche un coût énergétique trop important, mais les locaux nous ont été imposés !” s’agace une élève de première année.

L’année dernière, c’est une baisse de budget de 8% qui est infligée a l’école. Et cette année, c’est encore 8% qui leur sont retirés. Les élèves ne sont pas les seuls a souffrir de cette baisse de budget. Dans un mail d’excuse à ses élèves, l’un des professeurs de restauration expose les raisons pour lesquelles il ne pourra plus assurer ses cours, après avoir découvert que son salaire allait être réduit presque de moitié. Nous sommes alors à la veille de la rentrée, et déjà les élèves doivent passer l’année sans un de leurs professeurs. Bien qu’il s’agisse officiellement d’une démission de celui-ci, peut-on vraiment employer ce terme quand une baisse de salaire aussi importante est imposée par la direction?

Plus grave encore, la réaction face à cette baisse budgétaire. En plus de suppressions de postes, qui ne vont pas s’arrêter là, cette année c’est le concours d’entrée qui est supprimé. En d’autres termes: pas de L1 l’année prochaine.

C’est avec cette dernière mesure que les étudiants ont décidé de taper du poing sur la table, pour sauver leur école, mais aussi pour protester contre l’abandon progressif des écoles d’art par les municipalités et l’État partout en France, car il serait naïf de croire que les étudiants avignonnais sont les seules victimes de ce fonctionnement. Angoulême, sauvée de justesse il y a quelques années, a de nouveau le couteau sous la gorge, Perpignan va fermer ses portes en juin, Dunkerque est elle aussi menacée…

La baisse de budget annuelle de 8% étant programmée sur trois ans, c’est encore 8% qui seront retirés l’année prochaine. Quand on voit les sacrifices déjà exigés, on se demande comment l’école peut espérer offrir des conditions décentes d’enseignement à ses élèves…

Une mobilisation massive et collective

Dès le début de la mobilisation, les élèves ont lancé une pétition, qui a récolté 2500 signatures en deux semaines. Ils y exposent leur incompréhension face au mépris de la municipalité vis-à-vis de leurs besoins, et leur crainte d’une fermeture à long terme d’une école dans laquelle ils investissent leur temps et leur énergie. « On est une super école, mais personne le sait, et maintenant on n’a même plus les moyens de travailler » déplore une élève.

Ce que craignent les élèves, c’est aussi qu’une fermeture des écoles de proximité, comme l’ESAA, mène a un embourgeoisement de l’accès à l’art et la création. En effet, que se passera-t-il pour les futurs bacheliers avignonnais si l’école ferme? Seuls ceux qui auront les moyens de s’installer ailleurs pourront se diriger vers les études d’art. Pour ceux qui devront rester chez leurs parents, faute de moyens, ce sont tout simplement des perspectives d’avenir qui se ferment. De plus, l’ESAA, avec ses deux cursus proposés (création/instauration et conservation/restauration), est la seule école publique en France à faire de la restauration dans le domaine de l’art contemporain. Autrement dit, si l’école ferme, les futurs restaurateurs-conservateurs devront soit se cantonner à la restauration d’œuvres classiques, d’un seul matériau, ou se rabattre sur le privé.

Pour exprimer leur mécontentement et leur incertitude quant à leur avenir, les élèves ont multiplié les actions. Dans deux cinémas avignonnais, le Pandora et l’Utopia, une courte vidéo est diffusée avant chaque séance, dans laquelle les élèves, silencieux, regardent le spectateur sans un mot. À la fin de la vidéo, une simple question: “Quel avenir pour nos artistes et nos restaurateurs-conservateurs ?“. L’objectif: sensibiliser les Avignonnais, qui du fait de la localisation de l’école, n’ont pas conscience de la menace qui pèse sur elle. Dans cette même optique, ce sont des portraits géants des élèves qu’ils ont affichés sur la place de l’hôtel de ville, dans l’esprit des interventions de l’artiste JR.

Flyers, affiches, grèves les élèves et les acteurs de l’école multiplient les supports et les actions pour communiquer sur la situation précaire de leur école. Une performance-protestation a été organisée, sous la forme d’une exposition sauvage sur la place de l’horloge, devant la mairie.

Dans leurs revendications, les protestataires soulèvent un problème à la fois interne et externe, qui ne concerne pas que l’école d’Avignon. C’est pourquoi deux élèves de l’école se rendus à Paris pour représenter l’ESAA d’Avignon aux côtés de 20 écoles d’art au Palais de Tokyo, afin de réfléchir à des solutions collectives.

Au-delà de la fermeture de ces écoles d’art et de la réduction du matériel mis à disposition des élèves, c’est une question de fond que soulève cette baisse des budgets de l’État: si les écoles doivent, à la longue, dépendre majoritairement de mécénats privés, comment garantir l’indépendance d’établissements qui ont pour vocation de former à la réflexion personnelle et à la liberté d’expression? Je n’ai pas de réponse à ces questions, mais elles ne doivent pas être négligées. Quel intérêt de continuer à mettre en avant des artistes déjà installés dans la culture collective, si c’est au détriment de la création contemporaine et à venir?

Pour aller plus loin:

Article rédigé par Justine Mascarilla avec la collaboration d’étudiants de l’ESAA

Crédit photo : le blog des étudiants de l’ESAA

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