Notre société par le prisme de la SF : vivons-nous dans une dystopie ?

Notre société par le prisme de la SF : vivons-nous dans une dystopie ?

À l’heure où les frontières entre les peuples s’épaississent face aux vagues migratoires, où les nouvelles technologies envahissent l’Occident, où les médias incarnent une force influence sur la pensée, où des administrés hors la loi échappent à la justice lorsqu’ils ne respectent pas le Code de la route… Le monde dans lequel nous vivons s’apparente-t-il aux univers dystopiques dépeints dans les romans de science-fiction ?

La science-fiction et son contexte d’apparition

Grâce au succès des best-sellers Hunger Games ou Divergente, ainsi que de leurs adaptations cinématographiques, science-fiction et dystopie sont aujourd’hui très en vogue. Ces genres littéraires ne sont pourtant pas si récents. La science-fiction se développe au cours du XIXe siècle en même temps que la société industrielle. Elle regroupe des récits dont l’action se déroule dans un temps futur plus ou moins proche. Elle propose ainsi un éventail de possibilités concernant l’avenir des hommes. La maîtrise technique et scientifique caractérise ces univers fictifs où l’homme a su mettre la science à son service, à en repousser les limites. Progrès ou régression ? Là est tout l’intérêt de ce genre littéraire, qui n’est pas simplement divertissant. La science-fiction incite à comparer imaginaire et réel, soulevant ainsi de nombreux problèmes présents dans les sociétés contemporaines.

Au XXe siècle, les conflits mondiaux sont à l’origine de grands traumatismes. La science ne sert plus seulement à améliorer la condition humaine, elle devient une arme de destruction massive, comme à Nagasaki et Hiroshima les 6 et 9 août 1945. Avec le développement de la propagande, des phénomènes de masses comme la société de consommation ou la peur du communisme, les écrivains s’inspirent d’angoisses contemporaines pour imaginer une destinée de l’homme de plus en plus sombre. Les héros de ces nouvelles histoires subissent leur existence dans des univers où l’humanité est, d’une manière ou d’une autre, en perdition.

Le roman post-apocalyptique : quand l’homme régresse

Dans des livres tels que La Route, de Cormac McCarthy, une apocalypse a décimé une grande partie de l’humanité. Toute forme de société stable et équilibrée n’existe plus. Les causes peuvent être multiples : guerre nucléaire, catastrophe écologique, pandémie… Sans oublier un lien possible entre Apocalypse et punition divine. Dès lors, la nature reprend ses droits, et au terme d’une ascension inachevée, la civilisation entre dans une ère de déchéance. La vie se transforme en un combat quotidien pour la survie et ce qui reste des êtres humains a perdu toute morale.

Notre situation n’est pas encore totalement comparable à celle des personnages peuplant les récits dystopiques de ce type. Mais le danger écologique est bien là. Le réchauffement climatique est une réelle menace et nous avons déjà connu des catastrophes de grande envergure. Un peu partout dans le monde, de nombreux tremblements de terre ont laissé derrière eux des paysages dévastés (souvenons-nous par exemple de celui de 2004 dans l’Océan indien qui fit près de 250 000 morts), des virus aux noms mondialement connus (comme Zika) font grandir une certaine paranoïa. Plus inquiétant encore : les accidents nucléaires comme ceux de Tchernobyl (avril 1986) ou Fukushima (mars 2011). Ils sèment une véritable panique lorsqu’ils surviennent, les radiations inspirant les pires scénarios catastrophes dans la littérature ou au cinéma.

Nous ne sommes pas totalement à l’abri d’un cataclysme proche de ceux des récits de science-fiction… En 2003, une panne de courant à grande échelle a plongé l’État de New York dans le chaos durant près de quatre jours, donnant à la ville des allures de fin du monde. Deux ans après les attaques du 11 septembre, les habitants ont d’abord cru à de nouveaux attentats. Cette panne impressionnante rappelle, dans une moindre mesure, le roman Ravage de René Barjavel (1943), dans lequel un bug mondial paralyse la technologie, forçant les hommes à vivre sans elle. Difficile à envisager quand on a du mal à se passer de son smartphone…

Le cyberpunk ou l’invasion des nouvelles technologies

Le cyberpunk, sous-genre de la science-fiction, se rapproche de la dystopie tant les mondes qu’il propose sont obscurs et dominés par les multinationales. Les sociétés y sont régies par l’informatique et les nouvelles technologies dont elles ne peuvent plus se passer. Parfois, les technologies se retrouvent jusque dans le corps humain lui-même, lorsque les hommes se transforment en êtres bioniques. Les Robots, un recueil de nouvelles d’Isaac Asimov publié en 1950, présente ce type d’univers : les robots y occupent une place prépondérante pour assister les hommes dans leur vie quotidienne et obéissent aux trois lois de la robotique, censées garantir la sécurité des hommes. Pour les plus cinéphiles, le film Her réalisé par Spike Jonze en 2013 est un autre exemple d’univers se rapprochant grandement de celui du cyberpunk, où le héros principal, dépressif, tombe amoureux d’une intelligence artificielle. Pour les plus jeunes… Le monde de Wall-E, succès animé des studios Pixar en 2008, peut très bien se rapprocher d’un cyberpunk : dans l’Axiom, un vaisseau spatial informatisé, les êtres humains devenus obèses et impotents profitent exclusivement des produits de la société Buy n Large.

L’humanité ainsi envahie par les nouvelles technologies devient dépendante et se laisse gouverner par une réalité menaçant de devenir virtuelle. Dans Matrix, il est possible de voir une référence à l’expérience de pensée imaginée par Hilary Putnam en 1981, celle du cerveau dans une cuve. Cette expérience, héritière d’une hypothèse sceptique de René Descartes, part du principe que rien ne peut prouver au « je » qu’il vit réellement ce qu’il perçoit. Et si tout cela n’était que le fruit de signaux électriques lancés par une machine à notre cerveau, placé dans une cuve ? Vivons-nous dans l’illusion ? Une théorie qui fait froid dans le dos.

Aujourd’hui, la virtualité peut déjà être considérée comme une rivale de la réalité. On le voit lorsque les réseaux sociaux peuvent poser un problème de dépendance chez les utilisateurs, sans pour autant faciliter leur vie sociale. De la même manière, les androïdes et applications intelligentes sont en permanence à portée de main. Tandis que Google se construit un véritable empire, ne sommes-nous pas aussi bien connectés que dans un cyberpunk ?

La chute de la démocratie et des libertés fondamentales

Contrairement à l’utopie, qui est un modèle idéal de société, la dystopie est le résultat d’une dérive extrême de l’évolution sociale. On y décrit des systèmes politiques qui, en cherchant à atteindre une organisation parfaite (soit l’utopie), exercent une oppression sur la société. L’avenir des démocraties y est donc sombre, la propagande et la manipulation des masses étant les principaux instruments du pouvoir. L’exemple le plus célèbre de roman dystopique centré autour de ce thème n’est autre que 1984 de George Orwell (1949). Pur produit de la peur du communisme, ce livre traduit une paranoïa autour de la théorie du complot. Un groupuscule, hissé au sommet de la hiérarchie sociale et incarné dans la figure forte de Big Brother, s’occupe d’endoctriner toute la population. L’usage de la propagande est de rigueur, l’histoire est réécrite, le vocabulaire est considérablement réduit, car « l’ignorance, c’est la force ». Les individus, complètement dépersonnalisés, sont surveillés jusque dans leur chambre et mis sur écoute. Le même principe est repris dans Fahrenheit 451, un roman de Ray Bradbury, publié en 1953. L’auteur nous y expose une civilisation où l’autodafé est régulier, pratiqué dans le but de réduire considérablement les capacités réflectives et l’intérêt des hommes pour la culture.

Dans une dystopie, la démocratie n’existe plus : pas de votes, pas d’élections, les décisions sont prises par une minorité. Les populations sont asservies et n’ont plus de vie privée ni d’accès à la connaissance, considérée comme un danger pour la stabilité du pouvoir. C’est bien connu : la conscience des injustices n’est pas une bonne chose pour ses bénéficiaires. Dans l’introduction de la Ferme des Animaux (1945), George Orwell va bien au-delà d’une critique du totalitarisme, en dressant une critique subtile de nos démocraties. Il explique que, sous son vernis, la société anglaise s’uniformise et écarte les individus divergents. La réalité vaut-elle mieux que la fiction ? Une question de trop. La censure de l’introduction de la Ferme des Animaux vient alors confirmer les propos de George Orwell.

Aujourd’hui, les œuvres telles que 1984 servent de contre-modèle à nos sociétés. Mais sont-elles totalement opposées ? Y a-t-il un respect réel des libertés fondamentales que nos démocraties prétendent incarner ? Depuis le début du XXe siècle, pour manipuler le consentement de l’opinion publique, les théoriciens de la propagande aux États-Unis déploient des techniques de plus en plus sophistiquées pour assurer une stabilité du pouvoir et éviter une influence de la foule. Ces théoriciens, dont l’un des plus connus était Edward Bernays, considèrent que le peuple est trop stupide pour pouvoir agir sur la vie politique. Il serait donc plus sage, pour le bien commun, de contrôler les masses. Les techniques publicitaires actuelles découlent elles aussi des idées de ces théoriciens de la propagande. Enfin, que penser d’une société dite démocratique où le recours au 49.3 permet d’imposer une loi impopulaire ? L’hypocrisie est aussi un fléau de la dystopie.

Le faux bonheur d’une dystopie

La recherche de l’utopie et de la société parfaite, conduisant paradoxalement à la dystopie, inclut la problématique du bonheur de l’être humain. Le bonheur doit devenir universel dans la société dystopique. Il faut au moins le feindre. L’individu, fondu dans une masse unie, n’a plus le privilège d’être indépendant et de décider pour lui-même. Liberté et bonheur ne peuvent coexister dans une dystopie. Dans le Meilleur des Mondes, d’Aldous Huxley, publié en 1932, les hommes sont prédéterminés génétiquement : leurs goûts sont sélectionnés avant leur naissance pour qu’ils puissent correspondre aux classes sociales auxquelles ils appartiendront une fois nés. Comme c’est le cas dans 1984 ou Fahrenheit 451, l’émotivité est elle aussi rejetée en bloc. L’amour est sévèrement sanctionné.

Dans l’univers macabre du roman Foetus Party de Pierre Pelot (1977), cette recherche du bonheur universel a totalement échoué. Des substances ingérées par les femmes enceintes permettent à leurs fœtus d’avoir un aperçu du monde qu’ils s’apprêtent à rejoindre, c’est-à-dire d’une civilisation où la nature a été ensevelie par les villes, où la population s’entasse, où la mort est la meilleure chose qui puisse arriver. Les fœtus peuvent décider de naître ou de mourir pour échapper à une vie détestable. Ce roman empreint de pessimisme, va jusqu’à rendre triste les notions mêmes de naissance et de nouveau-né, symboles d’avenir meilleur. Deux ans après l’adoption de la loi Veil (1975) qui dépénalisait l’avortement, ce roman français apparaît dans un contexte auquel il fait peut-être écho.

En admettant que nos amis sur Facebook portent un quelconque intérêt à notre bonheur, sommes-nous réellement heureux dans ce monde où les réseaux sociaux servent à exposer nos activités quotidiennes, comme pour prouver aux autres que nous profitons pleinement de la vie ? En ligne, il existe une sorte de compétition à qui sera le plus heureux « IRL » (in real life). Les effets de mode imposent des modèles à suivre. Le style de vie standard existait déjà à l’époque de l’American Way of Life, l’objectif par excellence aux États-Unis. Des clichés sont encore entretenus pour déterminer le taux de réussite des individus. Même les ministres de gauche estiment aujourd’hui que le port du costard est un signe extérieur de réussite. Si l’argent est un facteur important, les choix personnels et la famille le sont tout autant. En prenant pour exemple l’homophobie, il est encore difficile dans notre société d’admettre que des gens puissent trouver le bonheur selon d’autres critères.

Les robots ne sont pas encore assez autonomes pour entamer une procédure réfléchie d’extermination de la race humaine. Aucun cataclysme n’a encore dévasté la terre entière, et nous n’avons pas encore besoin des ressources de Pandora. Mais il est parfois inquiétant de pouvoir faire de si nombreux rapprochements entre réalité et fiction. Les univers dystopiques dans la littérature ne sont autres que des satires reflétant nos sociétés. Ils ont pour principal but d’encourager une réflexion sur la condition humaine. Et à l’heure où nous développons une certaine dépendance aux téléphones et aux réseaux sociaux, où les effets de mode sont souvent plus forts que les individus eux-mêmes, le filtre « chien » sur Snapchat est peut-être la preuve ultime que l’humanité court à sa perte…

Photo : Alicia Vikander dans “Ex Machina”, d’Alex Garland – UNIVERSAL PICTURES

Hits: 1759