Brexit : L’Union faisait notre force

Brexit : L’Union faisait notre force

La sortie programmée du Royaume-Uni, qui a décidé par référendum de quitter l’Union Européenne, pose de nombreuses questions. Tour d’horizon des conséquences probables du Brexit et de l’avenir de l’UE.

Il a beau n’avoir voulu adhérer à l’Union Européenne qu’une fois la confirmation que cette Union serait plus une coopération économique qu’un véritable projet politique ; il a beau avoir refusé d’intégrer la zone euro ou de signer les accords de Schengen ; il a beau faire – trop – souvent preuve d’arrogance, persuadé de sa supériorité et de sa capacité à s’en sortir seul : le Royaume-Uni n’en demeurait pas moins européen.

C’est donc forcément avec un sentiment amer que les Européens convaincus se sont réveillés ce vendredi 24 juin. De nombreux Britanniques refusaient d’y croire, et sont tout à coup devenus inquiets pour leur futur. Plus de 16 millions de britanniques ont voté pour le « Bremain », contre plus de 17 millions pour le « Brexit ». L’écart peut paraître important, mais demeure une preuve de la profonde division entre deux camps qui vont devoir apprendre à composer ensemble en dehors de l’Union européenne.

Une décision aux conséquences économiques significatives

Pour l’heure, d’un point de vue opérationnel, le Brexit mettra certainement plusieurs mois voire plusieurs années (jusqu’à deux ans) avant d’être finalisé, comme le prévoit l’article 50 du Traité de Lisbonne. Les marchés ont cependant déjà réagi, et la livre a d’ores et déjà chuté.

Dans l’absolu, que la livre baisse n’est pas une mauvaise nouvelle. Ce fut d’ailleurs l’un des arguments des partisans de la sortie de l’Union européenne : si la livre baisse, ce qui était prévu en cas de Brexit, cela permettra à l’économie britannique d’être plus compétitive sur le marché international, les exportations devenant moins chères.

En y regardant de plus près, cette lecture optimiste n’a que peu de chances de s’appliquer au cas du Royaume-Uni. D’une part, en perdant de sa valeur, la livre va rendre les importations plus chères. Or, le Royaume-Uni importe plus qu’il n’exporte, notamment des biens manufacturés. Cette hausse des prix des importations va se répercuter sur les prix pour le consommateur, ce qui affectera très certainement la demande et donc la croissance à moyen terme.

D’autre part, si les exportations seront effectivement moins chères et donc plus compétitives, encore faut-il que le prix soit un critère déterminant de compétitivité pour les exportations en question. Le Royaume-Uni exporte beaucoup de services, sophistiqués, dont le prix n’est pas forcément un critère déterminant au point de voir les exportations être relancées par l’effet de la baisse de la livre. D’autant que la faiblesse de la demande internationale, notamment dans l’Union européenne, a déjà impacté les exportations britanniques.

Cette situation risque par ailleurs d’agir également sur l’Union européenne. Les importations étant devenues plus chères pour le Royaume-Uni, il est probable que les exportations de l’Union soient moins demandées outre-Manche.

Un climat d’incertitude pesant

Cela est d’autant plus vrai que désormais le Royaume-Uni n’aura plus un accès privilégié au marché immense que représente celui de l’Union européenne. L’augmentation des droits de douane impactera donc les deux parties, même si le Royaume-Uni sera forcément plus touché par la perte d’un marché si important (représentant près de la moitié de ses exportations) que l’Union par la perte d’un partenaire, aussi important soit-il.

Plusieurs pays, à leur échelle, peuvent cependant sentir un petit choc : le Royaume-Uni est par exemple la troisième destination des exportations allemandes (90 milliards d’euros en 2015). De quoi également nuancer le discours martelant que l’UE ne sera pas touchée.

Au-delà de ces considérations, le Royaume-Uni va certainement perdre momentanément un élément essentiel : un climat de confiance. Jamais un pays n’est sorti de l’Union européenne. Les incertitudes autour des conditions et des véritables conséquences de ce Brexit auront très certainement un impact non négligeable sur le climat des affaires. Sans compter que l’agence de notation Moody’s a déjà abaissé le AAA du Royaume-Uni en AA, ce qui devrait augmenter les taux d’intérêts.

Sans confiance, la situation économique risque de se détériorer, car certains investisseurs actuels mais aussi potentiels seront tentés d’investir ailleurs, où les règles et la vision à moyen terme sont plus claires.

Cette fuite des capitaux rendra d’autant plus difficile la défense de la livre par la Banque d’Angleterre, qui disposera de moins de réserves de change. Si cette dernière a tenu à rassurer les marchés, tout comme la Banque centrale européenne – dont toutes les interventions publiques sont loin d’être irréfléchies ou anodines –, reste à espérer pour le Royaume-Uni qu’il bénéficiera d’un soutien pour stabiliser la livre.

Sans ce soutien, il pourrait en effet être tenté de convaincre les détenteurs de capitaux de rester sur son territoire pour garder la livre à un niveau qu’il jugera acceptable et éviter l’inflation. Le problème de ce genre de mesures est qu’elles se font généralement au détriment de la croissance (hausse des taux d’intérêt, réduction des dépenses publiques pour rassurer les détenteurs de capitaux par exemple).

Toutes ces incertitudes tendent à donner une importance cruciale aux négociations qui s’engageront dans quelques mois entre le Royaume-Uni et l’Union européenne : les droits de douane, les questions législatives, d’immigration, la situation des agriculteurs britanniques (qui vont perdre le bénéfice des aides européennes, avoisinant les 4 milliards d’euros) seront au cœur de ces négociations et détermineront le réel impact du Brexit.

Quoiqu’il en soit, cela prendra du temps, ce qui certes retarde les éventuelles difficultés liées à la sortie de l’UE, mais prolonge également ce climat d’incertitude si pesant. Ce qui peut expliquer la volonté de la majorité des pays demeurant dans l’Union de faire au plus vite.

La situation des étrangers au Royaume-Uni en question : le cas des étudiants

Très concrètement, la sortie de le Royaume-Uni peut également impacter des domaines dont on parle peu lorsque l’on évoque le Brexit.

L’un des secteurs qui sera touché négativement par la sortie du Royaume-Uni est les échanges étudiants. Jusqu’à sa sortie officielle, le Royaume-Uni fait partie d’Erasmus, ce qui risque de ne plus être le cas une fois celle-ci entérinée. Cela réduira très certainement les échanges estudiantins, ce qui influera également sur le Royaume-Uni économiquement, lui qui bénéficie énormément des flux d’étudiants venant étudier voire travailler par la suite sur son territoire. Pour se rendre compte de l’enjeu, le Royaume-Uni était, en 2012-2013, la première destination choisie par les étudiants Erasmus (presque 20%) juste devant l’Espagne.

Le Brexit pourrait donc aboutir à une situation pénalisant à la fois le Royaume-Uni mais aussi l’ensemble des étudiants désireux d’étudier outre-Manche. L’échange culturel, économique, académique sera indéniablement atteint, sauf ambitieux accords lors des prochaines négociations. On réalise là encore que ces négociations seront essentielles pour les jeunes d’aujourd’hui et les adultes de demain.

Néanmoins, deux éléments pourraient de toute manière toucher les étudiants souhaitant étudier au Royaume-Uni. Un visa sera désormais nécessaire, ce qui risque de décourager ou d’exclure des candidats. Surtout, les étudiants issus d’un pays de l’UE ne jouiront plus d’un statut particulier, ce qui signifie que le coût des études risque d’augmenter fortement dès le Brexit officialisé.

Les étudiants de l’Union européenne seront en effet considérés comme des étudiants internationaux, qui payent généralement beaucoup plus cher leurs études au Royaume-Uni. Reste à savoir si cette question sera également résolue lors des négociations ou si les craintes de nombreux universitaires seront confirmées. Si tel était le cas, de nombreux pays européens notamment anglophones (Danemark, Suède, Ecosse, Irlande) qui disposent également de très bonnes écoles et universités, pourraient bénéficier de ce changement en accueillant plus d’étudiants.

Il n’en reste pas moins dommage de constater que ce Brexit entraine la perte de liens économiques, culturels, sociaux, scolaires, qu’il aurait été souhaitable de garder – et ce pour les deux parties. Les négociations aboutiront certainement à un compromis ; les partisans du « Leave » mettront sûrement en avant pour leur part les économies faites, le Royaume-Uni n’ayant plus à donner de contribution à l’UE (même si elle récupérait finalement la moitié de cette contribution) en occultant la perte prévue de pouvoir d’achat pour l’ensemble des ménages britanniques et les conséquences néfastes sur la croissance britannique annoncées par la quasi totalité des études faites sur le sujet.

Le pari perdu de David Cameron

S’il y a bien une personne qui a beaucoup perdu avec ce référendum, c’est bien l’actuel Premier ministre David Cameron. En poste depuis 2010, le jeune homme politique a pris un énorme risque qu’il doit désormais assumer.

Faire un référendum était courageux, et probablement nécessaire à sa réélection. Vainqueur surprise des législatives en 2015, Cameron avait fait de ce référendum l’un de ses arguments pour rester au 10, Downing Street. Le problème est qu’il a certainement sous-estimé les forces eurosceptiques présentes au sein d’un pays qui a toujours été fermement attaché à sa souveraineté, au point d’avoir un statut bien particulier au sein de l’Union.

Rapidement, l’aile très conservatrice de son propre parti, menée par Boris Johnson, ancien maire de Londres, a mené une campagne pour le Brexit. S’ajoute à cela la montée en puissance du parti souverainiste UKIP, mené par Nigel Farage, qui a engagé toutes ses forces dans la bataille. Ce référendum, censé couper l’herbe sous le pied de ceux réclamant un Brexit, n’a fait que leur donner une tribune dont ils ont abusé au point d’accumuler imprécisions, mensonges, manipulations et désinformation.

Où était le front européen ? Là est le plus inquiétant. La gauche britannique, c’est à dire surtout le Parti travailliste, a fait campagne – sans grande conviction – pour le « In », une partie des travaillistes n’étant pas forcément pro-européens. Malgré cela, les interventions en faveur du Bremain se sont multipliées : François Hollande, Angela Merkel, Barack Obama, une grande partie des médias, et bien sûr David Cameron – après avoir négocié ses conditions à Bruxelles – pour ne citer qu’eux.

Leur manque de capacité à mobiliser et à convaincre montre bien que leurs interventions n’ont en réalité fait que renforcer la vision d’une partie de la population britannique : une Europe défendue par les élites politiques et médiatiques, au détriment de ceux pâtissant de ses mauvais résultats. Leur discours est devenu inaudible car personne ne lui a donné vie, car au delà de ce que rapporte – réellement – l’UE au Royaume-Uni, tout le monde a conscience des limites de cette Europe.

L’autre élément qui a probablement joué en défaveur de David Cameron est que ce référendum ne se résumait pas à savoir si le peuple britannique souhaitait ou non rester au sein de l’Union européenne. En filigrane, et malgré les démentis, il s’agissait également de répondre à la question suivante : « Souhaitez-vous voir rester David Cameron au poste de Premier ministre ? »

Personne ne se faisait d’illusions. En cas de défaite suite à un référendum aussi important, David Cameron n’aurait pas pu rester. C’est en cela que le pari était osé : le référendum était aussi un plébiscite caché. Sur ce front, le Premier ministre conservateur a également perdu. Malgré quelques réussites, Cameron paye certainement une politique d’austérité budgétaire importante, sa volonté d’aller vers toujours moins de services publics, une précarisation de plus en plus grande des travailleurs et un niveau d’inégalité insoutenable.

Le paysage politique britannique s’en voit chamboulé. Au Parti conservateur, la guerre interne pour savoir qui succédera à David Cameron dans 3 mois a déjà commencé. Boris Johnson, qui s’est positionné – à des fins également personnelles – en faveur du Brexit, est le grand favori. Maire de Londres pendant 8 ans, très populaire – et populiste –, l’ancien journaliste en rêve. Plusieurs personnalités, dont Michael Gove, ministre de l’Education puis de la Justice sous Cameron, souhaitent contester cet apparent leadership.

Au Labour Party, la situation n’est pas évidente non plus. De nombreux cadres du parti ont démissionné afin de pousser leur leader, Jeremy Corbyn, vers la sortie. La raison : ce dernier a fait une campagne contre le Brexit. Plusieurs cadres estiment ainsi que le résultat du référendum est suffisant pour le pousser à démissionner. Un calcul intrigant dans la mesure où Corbyn n’a pas engagé sa responsabilité dans ce référendum pris à l’initiative de Cameron.

Notons toutefois le courage politique de David Cameron qui, bien qu’obligé, a annoncé dans la foulée sa démission. Tout le monde ne fait pas ce qu’il dit ; et tout le monde ne prend pas un risque si inconsidéré pour la suite de sa carrière pour donner le choix au peuple.

Un appel d’air pour de plus en plus de divisions

Le futur ancien Premier ministre restera tout de même comme le Premier ministre qui aura d’une part fait sortir son pays de l’UE, mais qui aura aussi d’autre part remis en cause l’unité du Royaume-Uni.

Ce référendum a révélé de profondes divisions entre d’un côté l’Angleterre et le Pays de Galles, partisans d’une sortie de l’Union, et l’Ecosse et l’Irlande du Nord de l’autre, favorables à un maintien dans l’UE. L’Ecosse pourrait prochainement organiser un nouveau référendum sur son indépendance, afin de rester dans l’Union européenne voire aller jusqu’à intégrer la zone euro ; tandis que des discussions pourraient prochainement commencer entre l’Irlande et l’Irlande du Nord en vue d’une réunification.

Au delà de cet aspect national, ce référendum – et surtout son résultat – a revigoré les partis populistes, souverainistes et eurosceptiques à travers toute l’Union européenne. En France, en Slovaquie, au Danemark, en Hongrie, aux Pays-Bas… Nombreux sont les partis d’extrême-droite à réclamer un référendum similaire, ou du moins à en rêver.

Beaucoup temporisent en disant qu’une sortie de l’UE n’est pas envisageable pour tous les pays. Certes, mais le fait est que l’exemple britannique montre que cela est possible et que la porte est ouverte. Les conséquences économiques et les incertitudes liées au Brexit dissuaderont peut-être les citoyens indécis à emprunter un tel chemin. L’enjeu de l’Union européenne sera, en France, probablement majeur lors des prochaines présidentielles. Qu’on se le dise : tout référendum est un risque pour celui ou celle persuadé que rester dans l’Union est la meilleure solution. D’autant qu’en cas de sortie de la France ou de l’Allemagne, l’Union européenne n’aurait plus de raison d’être.

Relancer l’Europe

Cet électrochoc est une merveilleuse opportunité pour relancer un projet européen. Les peuples ne sont probablement pas contre l’Europe en tant que telle, mais ce qu’elle est devenue. Les peuples ne veulent plus de cette Europe.

Tout citoyen européen doit sentir que l’Europe sert les intérêts des peuples et non des intérêts particuliers. L’intérêt général n’apparaît plus comme la priorité d’une Europe technocratique, complexe, opaque. Des progrès démocratiques ont été réalisés mais beaucoup reste à faire, notamment concernant les négociations économiques de la zone euro, qui se déroulent en coulisses, sans vrai débat démocratique. Sous prétexte d’avoir été élus, de nombreux dirigeants jugent normal d’agir comme bon leur semble, le plus souvent à l’abri des regards.

L’Europe économique doit être réorientée vers moins d’austérité, plus d’investissements notamment publics, et des politiques susceptibles de relancer une Union engluée dans la croissance au ralenti – malgré les récents progrès – et le chômage de masse – statistiquement minimisé par la précarité et la pauvreté – depuis des années. L’Union européenne est décriée car elle est la mère de nombreux déçus et d’exclus, laissés sur le bord de la route et désignant « Bruxelles » comme l’unique responsable de tous les maux. Ce n’est pas le cas – mais l’Europe a sa part de responsabilité.

Une Europe plus sociale, plus unie diplomatiquement face aux sujets les plus urgents (sécurité, crise au Moyen-Orient, réfugiés), plus écologique, plus égalitaire, faisant preuve de plus de solidarité continentale face aux intérêts nationaux : en un mot, plus humaine.

Si l’Union européenne – et plus spécifiquement la zone euro – est capable de surmonter la crise, il y a fort à parier que cet euroscepticisme ambiant et ce culte de la souveraineté nationale s’éteindront. Cette vision des choses peut paraître trop matérialiste, mais une Europe en meilleure santé économique saura certainement surmonter les critiques dont elle est aujourd’hui la cible par manque de pragmatisme.

Ce qu’il nous manque : une vision et un projet

Un projet européen doit être porté, et ce par plusieurs pays, de sorte à avoir une réelle vision au moins à moyen terme. Raisonner sur le court terme politique, pour se faire réélire, flatter les puissants ou être plébiscité médiatiquement nous nuit. Nous ne pouvons fermer les yeux sur des problèmes structurels aussi importants que la régulation financière, le changement climatique, la sécurité ou la place des Etats dans l’Union pour les laisser aux prochains chefs d’Etat ou de gouvernement.

Faire face à des défis si importants, si cruciaux implique une réponse internationale, l’échelle étatique étant devenue inadaptée. Certains sujets nécessitent une plus grande intégration, une coopération plus poussée. « L’idée même de souveraineté porte en elle les germes du rejet de l’autre » rappelait récemment Michel Rocard. Il ne s’agit pas de faire disparaître les Etats, qui ont encore de beaux jours devant eux ; simplement de convenir de l’échelle d’action la plus efficace face à des enjeux devenus trop importants, et des risques d’un souverainisme et d’un populisme exacerbé dans un monde de plus en plus connecté aux limites temporelles et territoriales illusoires.

Le Royaume-Uni est et restera européen, même en dehors de l’Union. Il n’a certes pas joué le jeu de l’UE, par arrogance et par peur pour sa souveraineté. Il n’en demeure pas moins européen : par rapport à ses valeurs, son histoire, son importance économique et militaire, sa place diplomatique. Il se mordra sûrement les doigts d’avoir joué son avenir sur un pari si osé – les pros-Brexit ne sont d’ailleurs pas si pressés que cela de quitter l’Union européenne. Les négociations nous en diront plus sur les réelles conséquences d’une telle sortie.

Louis Hémon, dans son livre Monsieur Ripois et la Némésis paru au tout début du XXe siècle, avait fait voyager son héros à Londres, où il séduisait nombre de belles femmes. Nul ne sait si le choix de cette ville, plus d’un siècle plus tard, tombera sous le sens pour les futurs grands écrivains français.

Crédit photo : MH83 / Pixabay