Exposition Stabat Mater : quand l’art revisite le féminisme

Exposition Stabat Mater : quand l’art revisite le féminisme

Du 27 octobre au 6 novembre 2016 s’est tenue l’exposition Stabat Mater, au Shakirail, dans le XVIIIème arrondissement de Paris. Mêlant peinture, photographie, audiovisuel et performance, Stabat Mater a revisité les codes du féminisme et de la féminité. Nous avons rencontré Marianne Pradier et Cécile Hadj Hassan, les deux artistes qui exposaient, ainsi qu’Ana Bordenave, la commissaire d’exposition. Trois femmes et trois regards différents sur l’art et la société, partageant le même engagement : parler du féminisme différemment.

Marianne Pradier et Cécile Hadj Hassan se sont rencontrées sur les bancs de l’Ecole des Beaux Arts de Nantes dont elles sont toutes deux sorties diplômées. La première s’est spécialisée dans la peinture sur bois et travaille essentiellement sur « le masque et les identités fabriquées ». La seconde est une vraie touche à tout : plasticienne de formation, Cécile fait également de la vidéo, de la photographie et des performances proches de la danse contemporaine. Aujourd’hui colocataires, Marianne et Cécile travaillent côte à côte. L’envie d’exposer ensemble leur est venue naturellement : « On s’est rendues compte qu’il y avait des tas de nos travaux respectifs qui parlaient de féminisme d’une manière peu commune dans le champ actuel d’art contemporain et on s’est dit qu’il fallait montrer ça », explique Marianne.

Bien loin du militantisme ou de la prise de position politique, Stabat Mater n’en n’est pas moins une exposition féministe engagée. Pour Marianne, « Tout art est engagé. Le féminisme, quand on est une artiste femme, on en parle, qu’on le veuille ou non ». Cécile, elle, n’avait jamais formulé son engagement avant cette exposition : « C’était comme si la féminité avait toujours fait partie de mon travail, mais je ne l’avais pas encore posée en tant que féminisme ». Ces deux jeunes artistes n’ont donc pas fait de leur féminisme un art, c’est leur art qui est féministe par essence.

Trouver les mots justes

Afin de trouver les mots justes, elles ont fait appel à Ana Borderave, chercheuse en histoire de l’art, qui travaille sur les liens entre art et féminisme : « Ce que Marianne et Cécile voulaient, c’est que je fournisse un apport théorique sur le féminisme qu’elles n’ont pas. Mon rôle était aussi de réfléchir à comment faire dialoguer les oeuvres en essayant de montrer des thématiques communes ». Cette recherche de dialogue est perceptible dans la scénographie : deux corps enchevêtrés d’une photo de Cécile semblent reproduire la position d’un personnage peint par Marianne.

Sur le mur d’en face, une peinture circulaire est accrochée au dessus de la vidéo d’une petite fille courant en rond. « C’est vraiment le génie d’Ana !», nous dit Marianne, « Elle nous a montré des liens entre nos travaux qui étaient évidents mais on était passées complètement à côté ». En plus de la scénographie, Ana était également en charge de communication et de la rédaction des plaquettes de présentation. La jeune commissaire d’exposition ressort ravie de cette expérience : « Je n’’ai pas l’impression d’avoir fait un vrai commissariat d’exposition dans le sens où on n’était que trois, on était tout le temps en dialogue, on a eu des rendez-vous super sympas ! ».

Un lieu qui a façonné l’exposition

Stabat Mater s’est installée au coeur du Shakirail, au CP5, un espace d’exposition temporaire créé par le collectif Curry Vavart. Sur deux étages et entièrement recouverte de contreplaqué, le CP5 est une salle atypique et modulable. Cécile a particulièrement aimé l’aura du lieu : « On est au bord des rails, des artistes sont en train de travailler autour, et puis on sent que c’est un lieu qui s’est adapté aux gens qui sont passés, c’était déjà personnalisé et chaleureux. » Pour la commissaire d’exposition, la particularité de l’endroit était un challenge : « Il fallait pouvoir investir l’espace, travailler avec l’architecture. On ne peut pas être là dedans comme si c’était un white cube classique ». La difficulté s’est notamment ressentie au niveau de l’acoustique : « Pour le son par exemple [ndlr une oeuvre de Cécile Hadj Hassan consistait en une bande sonore à écouter dans un casque], on voulait le diffuser, mais l’espace fait mal résonner le son, on entendait mal donc on ne l’a pas fait » raconte Ana.

Mais la spécificité du lieu s’est révélée un avantage pour Rassoul, la performance donnée par Cécile et sa soeur lors du finissage. Jouant avec l’espace autant qu’avec leur corps, les deux jeunes femmes ont offert au public présent ce dimanche un tableau vibrant et poétique. Maurice Béjart disait « la parole divise, la danse est union » et c’est ce qui est ressorti de cette performance : « Par le biais de la danse, on s’éloigne de mots qui nous colleraient à la peau et que l’on n’aurait pas forcément désirés », développe Cécile.

Le langage était pourtant présent dans Rassoul lorsque l’artiste et sa soeur ont clamé une liste de mots, chacune leur tour d’abord, puis en canon et simultanément. La cacophonie qui résultait de cette lecture était à l’image de notre société de surinformation : « Rassoul en arabe ça veut dire messager », explique Cécile, « Cette performance c’était une réponse à la superstition journalière qui nous assène de messages du type ‘‘maigrir c’est bien’’, ‘‘aller mieux c’est cool’’ ».

Chaudement applaudie, la performance clôturait dix jours d’exposition réussis. A l’heure du bilan, Marianne, Cécile et Ana sont très satisfaites de ce qu’elles ont accompli : « On a eu beaucoup de monde alors que ce n’est pas un lieu très connu ni très facile d’accès, on est super contentes ! » se réjouit Marianne. L’exposition Stabat Mater aura permis aux deux artistes ainsi qu’à la commissaire d’exposition d’apporter un regard artistique sur le féminisme, tout en légèreté et poésie. Et comme l’a si bien dit Ana : « Faire une expo féministe, c’est peut être juste poser la question de ce qu’est le féminisme ».