Mise au poing : l’exposition de Médecins du Monde, poing levé contre la précarité

Mise au poing : l’exposition de Médecins du Monde, poing levé contre la précarité

Du 10 février au 18 mars, dans le 3ème arrondissement de Paris, venez voir Mise au Poing, l’exposition de Médecins du Monde, qui redonne un visage aux laissés-pour-compte de notre société. Contre l’exclusion sociale et l’indifférence générale, six photographes et un vidéaste de talent sont allés à la rencontre de ceux que l’on ne rencontre jamais. Dans cette expo, vous ne verrez pas les portraits « des SDF », « des migrants » ou « des travailleuses du sexe » mais ceux de Nicole, Sara, Vic, Gaëlle ou encore Terry, des individus aux blessures et au parcours bien distincts. Une mise au poing « pour dénoncer, pour s’indigner, pour ne pas se résigner ».

Médecins du Monde, 30 ans de combat contre l’exclusion en France

On les croise tous les jours dans la rue, tapis dans l’ombre de l’ignorance. Parfois on ne les voit même pas ou l’on refuse de les voir. On passe notre chemin, trop absorbés par la routine métro-boulot-dodo qui nous anesthésie. Il y a pourtant dans notre pays 4 millions de mal logés selon le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre. Trop souvent ignorée, la précarité est belle et bien une réalité. Depuis 30 ans maintenant, Médecins du Monde se bat contre l’exclusion en France. « Accueillir, soigner et orienter » sont les mots d’ordre de l’association qui vient en aide aux plus vulnérables. Migrants, non ou mal logés, usagers de drogues, travailleurs du sexe : en 2014, c’est plus de 28 500 personnes qui ont été reçues dans l’un des vingt centres de soins français.

Pour illustrer ces actions de terrain et réveiller les consciences endormies, Médecins du Monde a fait appel à des artistes des quatre coins de l’Europe. De l’espagnol Alberto García-Alix au néerlandais Henk Wildschut en passant par le belge Cédric Gerbehaye et les français Christophe Acker, Claudine Doury, Valérie Jouve et Denis Rouvre, tous ont mis un point d’honneur à sublimer la dignité de leurs sujets, malgré leur vulnérabilité. Ils ont travaillé pendant des mois aux côtés d’humanitaires afin d’être au plus près de l’action, au coeur de l’exclusion. Chacun à leur manière, ils ont su, avec leur technique de prédilection, capturer la beauté là où l’on ne l’attend pas.

“Vic, sans domicile fixe depuis 14 ans, souffre de lourdes pathologies qui fatiguent son corps et entravent sa mobilité.” Crédit photo : Denis Rouvre

Questionner les blessures

Dans une salle un peu sombre de la galerie d’art, on se retrouve nez à nez avec des portraits grandeur nature, frappants d’émotion. Chaque photo est accompagnée d’un témoignage sonore, rendant l’expérience plus proche d’une conversation que d’une exposition. Denis Rouvre, diplômé de l’école Louis Lumière, a fait du portrait sa spécialité. C’est le fil conducteur de son travail, qu’il s’agisse de célébrités ou de rescapés de catastrophes naturelles.

Pour Mise au Poing, il s’est rendu dans des centres de précarité et des hébergements d’urgence à la rencontre d’adultes meurtris par la vie : « J’avais envie de questionner les blessures des gens, les blessures visibles mais aussi toutes les blessures invisibles, enfouies, internes, les blessures petites qui grossissent avec le temps ». Ses portraits bruts sur fond noir placent l’individu au coeur de la photographie. C’est un choix esthétique qu’il revendique : « Je me fixe sur eux, sur leur singularité, leur individualité, c’est l’individu qui m’intéresse. À un moment donné, sans rien, on a tout. »

Selon le photographe, la moindre ridule ou cicatrice est un témoin du passé et des épreuves traversées. Denis Rouvre voit le parcours de ses sujets « dans les traits de la chair, dans le grain de la peau, dans les rides, dans l’expression ». Et quand on écoute ou que l’on lit les témoignages des personnes qu’il a photographiées, les visages et les corps semblent d’eux mêmes raconter leur histoire.

« La frontière se ressent partout »

Henk Wildschut, lui, a choisi de ne pas dévoiler le visage de ses sujets. « Je les ai photographiés de dos parce que ce n’est pas dans leur intérêt de montrer leur visage. Ce n’est pas non plus nécessaire pour capter leur histoire parce que quand tu es un migrant sans papier, tu veux juste passer inaperçu. Je voulais montrer ce désir de se fondre dans la masse ». Le photographe néerlandais a immortalisé le quotidien de jeunes migrants, voyageant sans leur famille, bien loin des préoccupations que devraient avoir des garçons de cet âge. Henk avoue ne plus se rendre compte de leur jeunesse. « Pour moi, ce ne sont pas des enfants. Ils ont quatorze ou quinze ans, mais quand tu es réfugié à cet âge là, ça n’a rien à voir avec les enfants du même âge qui vivent en France ou en Hollande. »

Dans le Sud de la France, à la frontière italienne, il a suivi le voyage vers l’espoir de ces adolescents, afghans pour la majorité. Vintimille, ville-frontière, est une étape à hauts risques pour les migrants. Quand il en parle, le photographe décrit cette épreuve comme un jeu de cour de récré, redonnant un peu de leur enfance brisée à ces garçons sans-papier : « C’est presque comme le jeu de la marelle. Quand tu fais un faux pas, tu dois recommencer à la case départ. Si la police française les attrape sans papier, ils sont renvoyés à la frontière italienne. Et de là, les policiers italiens les renvoient en Sicile. Ils doivent refaire tout le chemin en sens inverse, ça leur prend au moins deux semaines. » Un jeu d’enfants aux enjeux d’adultes.

“Un jeune garçon afghan (16 ans) sur la route de Vintimille. Italie, 19 décembre 2016” Crédit photo : Henk Wildschut

Sur ses photos, on voit des routes, des chemins de traverse dans la forêt méditerranéenne, et des silhouettes qui attendent un futur meilleur. « La frontière se ressent partout », nous dit Henk, « Elle représente l’écart entre notre réalité et la réalité des sans-papiers. Ils ne font pas partie du système. » Lui n’a eu aucun problème à faire des allers-retours entre la France et l’Italie, son physique – grand, blond, la peau claire – lui ouvrant les frontières. « La frontière n’existe pas pour moi, c’est du racisme pur et dur ». Ce n’est pas le cas des jeunes afghans qu’il a essayé d’aider : « Ils se font attraper par la police alors qu’ils marchent dans la rue, simplement parce qu’ils ont une apparence différente. Je leur ai suggéré de s’habiller en cyclistes. Personne n’a encore essayé mais je suis sur qu’ils passeraient la frontière plus facilement en combi lycra ridicule ! »

Malgré les difficultés à surmonter, les jeunes migrants persévèrent et voit la frontière comme le dernier obstacle à un avenir plus heureux. Henk les décrit comme concentrés sur leur objectif, toujours pleins d’espoir : « Leur envie de réussir est extrêmement forte. C’est grâce à ça qu’ils peuvent supporter toutes ces épreuves, toute cette souffrance ». Le climat actuel en France est pourtant loin d’être accueillant. C’est pour changer les mentalités que le photographe a accepté cette exposition en collaboration avec Médecins du Monde. Selon lui, « Les images et les témoignages peuvent aider à soulever les consciences et la compassion. Je pense que c’est très important que les gens se rendent comptent que ces personnes veulent seulement avoir une vie meilleure et qu’on n’a pas le droit de leur enlever ça ».

Le coeur sur la main et le poing levé contre la précarité

En faisant un tour dans la galerie d’art, l’impact des photos, des vidéos et des témoignages est perceptible. Alberto García-Alix a tiré le portrait de Nicole, SDF de 74 ans. Lorsque les visiteurs lisent que « chaque mois, elle verse un peu d’argent à des associations », leur regard change. La force de cette exposition, c’est d’avoir réussi à éviter l’écueil du pathos. Les photographes ont su mettre en lumière la force et la dignité de ces personnes, avant leur précarité.

Devant le portrait d’une femme enceinte, quelqu’un rigole et s’esclaffe « Regardez la mine que je tire ! ». Derrière elle, une poussette : c’est la jeune femme de la photo, venue avec son bébé voir le résultat du travail du photographe espagnol. Les langues se délient et l’espace d’un instant, on est incapable de dire qui dans la pièce est sans-abri, artiste renommé ou visiteur curieux. Après tout, c’est bien là toute la force de l’art : rassembler.

Informations pratiques :

Exposition Mise au Poing
Du 10/02 au 18/03,
du mardi au dimanche, de 14h à 19h
Topographie de l’Art
14 rue de Thorigny, 75003 Paris
Entrée libre

Pour faire un don à l’association Médecins du Monde, c’est ici.