SOS des langues en détresse

SOS des langues en détresse

Nombreux sont les discours positifs sur les langues comme lieu de rencontre et sur la traduction comme espace d’interculturalité (Pierre Bourdieu). Les traducteurs participent à la création du monde et au franchissement des frontières. Un monde qui se dit pluriel mais dans l’inégalité d’où « la guerre des langues » dont parle Pascale Casanova dans La Langue mondiale – Traduction et Domination. Les langues périphériques des petites nations passent pour invisibles face à la position hyper-centrale d’une langue mondiale : l’anglais. Se met ainsi en place ce que Gisèle Sapiro appelle « un système asymétrique régi par des enjeux politiques et économiques où les pays dominés exportent peu et importent beaucoup » en termes de littérature.

Que lisons-nous et que traduisons-nous aujourd’hui ?

Selon l’Index Translationum, où figurent des données mises à jour sur les auteurs les plus lus et traduits entre 1975 et 2016, l’anglais prédomine et ce, à l’échelle mondiale. Agatha Christie est en tête de la liste de cinquante auteurs dont vingt-huit anglophones. Ce qui se traduit le plus est la littérature pour la jeunesse, le roman policier (Christie, King, Simenon), la fantasy et les romans d’amour (Barbara Cartland, Danielle Steel et l’écrivain prolifique Nora Roberts). À rappeler que les œuvres les plus traduites ne sont pas toujours celles les mieux vendues, comme en témoigne l’exemple du Pape Jean-Paul II (vingtième rang). Curieusement, Le Petit Prince est traduit en 147 langues mais Saint-Exupéry ne figure même pas sur la liste. Il en va de même pour J.K. Rowling et son Harry Potter largement traduits pendant les vingt dernières années. Compte tenu de ces données, le français et l’anglais s’avèrent deux langues rivales et en concurrence : les écrivains francophones occupent la deuxième place après les anglophones.

L’anglais, langue-monde

L’anglais est la première langue traduite en Chine, au Chili, en Inde, au Mexique (malgré les tensions et la barrière États-Unis-Mexique mise en place depuis 2006 pour réduire le flux des migrants mexicains), au Nigeria, en Italie, en France et en Turquie. La langue française est la première langue traduite aux États-Unis, au Chili, au Mexique, en Turquie et en Italie, la troisième au Nigeria (après l’anglais et l’arabe), la quatrième en Chine et la neuvième en Inde. Gisèle Sapiro propose trois facteurs qui peuvent expliquer cette « domination écrasante » de l’anglais, notamment « les relations politiques entre les pays, le marché des biens culturels (en l’occurrence le marché du livre) et les échanges proprement culturels ». Par ailleurs, la vigueur des échanges économiques peut s’emparer du domaine culturel. En proposant à Antjie Krog de traduire son autobiographie en afrikaans, Nelson Mandela a dit « je crois à la traduction pour que nous puissions vivre ensemble » et elle de se demander « qui va acheter ces livres ? »

Défense et illustration du plurilinguisme

« Qu’avez-vous à revendiquer, quand une langue, une seule, vous donnerait la clé du progrès ? » La meilleure réponse à la question d’Édouard Glissant est la revendication de la diversité. L’imposition d’une langue mondiale sonne le glas du plurilinguisme. Il faudrait sortir de la sémantique guerrière qui hiérarchise les langues et les nations. Il y a tout une planète littéraire et tout un tableau humain qui appellent à la retrouvaille, au voyage, à la découverte et à l’errance ; jamais à la conquête. Car à vouloir conquérir le monde, on n’a gagné que de la perte et passé à côté d’un monde rhizomique à frontières ouvertes.

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