« War and Breakfast » ou la « bataille du bien et du mal » au théâtre

« War and Breakfast » ou la « bataille du bien et du mal » au théâtre

Pour la troisième mise en scène française de la pièce de théâtre War and Breakfast (inclus dans l’ouvrage Shoot/Get Treasure/Repeat de 2014) de l’auteur britannique Mark Ravenhill, l’association de théâtre sciencepiste Drama’Thalia frappe fort. Cette troupe regroupe des étudiants de première et de deuxième année de Sciences Po Reims (le campus euro-américain) et nous présente ici une pièce poignante qui ne peut laisser insensible.

Une pièce à la réalité mordante

Mark Ravenhill est un dramaturge britannique dont le travail est empreint des nombreux bouleversements sociopolitiques de cette seconde moitié du XXème siècle et de ce début de XXIème siècle. Auteur du célèbre Shopping and Fucking (1996), il apparaît particulièrement marqué par les années Thatcher. Son œuvre traite du traumatisme de la guerre (la pièce étant écrite en référence aux conflits irakiens en particulier) mais également de traumatismes plus privés. War and Breakfast expose ainsi seize scènes dont six représentées ici, toutes plus puissantes les unes que les autres, plaçant au cœur de leur approche les questions de sexe et de guerre mais également de liberté et de démocratie, notions contradictoires ici presque intrinsèquement liées. Écrites au petit-déjeuner, on retrouve ce premier repas de la journée dans ces diverses scènes comme un élément banal contrastant horriblement avec les situations mises en scène.

L’ouvrage tourne de manière générale autour des effets de la guerre sur notre vie quotidienne. Les scènes présentent tantôt l’impuissance face à un conflit armé ou bien à une destruction massive de ce qui était autrefois une belle ville, tantôt la peine d’une mère au-delà des pleurs, mais aussi des conflits plus intimes tels des drames de la sphère privée. C’est un sentiment à la fois d’impuissance et de prise de conscience qui peut transcender le spectateur. La réalité est crue, vile et la pièce comme la mise en scène semblent apparemment se refuser à l’adoucir. Pourtant, deux scènes transitoires ainsi que quelques subtilités de mise en scène ou de dialogue permettent d’esquisser un sourire.

Mise en scène par Nathanaël Ruestchmann et interprétée par une troupe jeune, dynamique et d’une vérité sincère, la pièce est à la fois dure, voire cash, mais n’en demeure pas moins maîtrisée, presque belle par certains aspects.

Une mise en scène poignante

Présentée à la fois à Reims et à Paris, la pièce mise non seulement sur l’aspect international des étudiants de Sciences Po, mais également de l’auteur, ainsi que des questionnements abordés qui touchent tout un chacun sans regard de nationalité. L’Occident est regroupé comme une seule grande entité face aux multiples conflits qui parsèment un Moyen Orient qui, sans être nommé, semble être la victime de ces drames sanglants. Dans son internationalité, la pièce présente ainsi une alternance de scènes en français et en anglais.

Cette approche va de pair avec une mise en scène simple mais efficace, quasi monochrome et pourtant frappante. Les comédiennes sont vêtues de noir, personnages anonymes dont la souffrance paraît à la fois si éloignée et si proche. Les seuls éléments de couleurs (les cirés jaunes flash juvéniles et innocents) viennent contraster avec la froideur générale et pourraient nous distancer des scènes tenues sous nos yeux impuissants et pourtant il n’en est rien.

La musique joue également avec nos sens, à la fois envoûtante et perturbante, elle permet de souffler entre deux cris, entre deux plaintes ou au contraire nous emprisonne dans ces enchaînements visuels et auditifs, accentuant la tension à l’extrême.

Les scènes entrecoupées ajoutent un aspect parfois saccadé à l’ensemble, ne nous laissant pas de réelle prise ou de repères et nous forcent à enchaîner sans relâche, à tenir jusqu’au bout.

Les sujets d’une actualité mordante répondent amèrement aux attaques terroristes de ces dernières années. La scène d’ouverture frappe dès le début : « Why do you bomb us ? We are the good people. Just look at us ». (« Pourquoi nous envoyez-vous des bombes ? Nous sommes de bonnes personnes. Regardez-nous »). On note ainsi cette opposition entre le bien et le mal, entre ces personnes pures et ces injustices cruelles.

La culture apparaît à la fin tel un potentiel moyen de dépassement, une porte d’ouverture vers une éventuelle reconstruction. Sans être intégralement défaitiste, la pièce nous laisse entrevoir des pistes, d’éventuels éléments de réponse au sein de situations aux airs macabres. À la guerre et à la mort pourraient ainsi répondre la liberté, la démocratie ou bien encore la culture. Mark Ravenhill encourage à la fin le spectateur à reconquérir ces concepts pacificateurs et unificateurs pour retrouver foi en ces valeurs fondamentales devenues presque fantomatiques.

Montée par Drama’Thalia et invitée par l’association de théâtre Rhinocéros, la pièce s’est ainsi tenue à Reims et à Paris mais l’association de théâtre Rhinocéros de Sciences Po Paris produit également de nombreuses pièces (ainsi qu’un festival chaque année !). Tenez-vous donc informés, de nombreuses perles sont fréquemment à découvrir dans leur programmation purement étudiante dont la qualité n’a rien à envier à l’actualité théâtrale parisienne…

Drama’Thalia : https://www.facebook.com/WarAndBreakfast/?fref=ts

Rhinocéros : http://rhinocerosasso.com

Hits: 422