Collaboration Horizontale : une BD à ne pas manquer

Collaboration Horizontale : une BD à ne pas manquer

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Cette année, l’auteure Navie et la dessinatrice Carole Maurel ont sorti une bande-dessinée appelée Collaboration Horizontale, qui suit le quotidien de plusieurs femmes habitant le même immeuble en 1942. Alors que leurs maris sont à la guerre, elles continuent de vivre, de rire, de pleurer et surtout d’aimer. Rose, le personnage principal, rencontre un soldat allemand, Mark : tous deux vivent un amour caché à la recherche d’un bonheur impossible. Touchant et parsemé de tendresse, ce livre montre aussi l’émancipation des femmes qui s’autorisent à disposer de leur corps en l’absence des hommes, sans jugement de valeur sur ce que certains ont pu qualifier de trahison, de collaboration horizontale. Entraînée dans les tranches de vie de ces mères, femmes et amantes, je me suis attachée à leur destin. Navie, qui a fait naître de sa plume ces personnalités féminines impressionnantes, a accepté de me rencontrer dans un café près de la gare de l’Est, son QG comme elle l’appelle, où elle a en grande partie rédigé cette bande-dessinée.

Collaboration horizontale, c’est un thème très particulier pour une bande-dessinée ! Comment t’es venue l’idée d’écrire un livre à ce propos ?

Delcourt m’avait contactée pour que j’écrive une BD pour eux, sur un tout autre sujet. Finalement, ce projet n’a pas abouti mais cela m’a permis de rencontrer Marion Amirganian, qui est mon éditrice aujourd’hui. Un jour, en déjeunant avec elle, je lui ai parlé de ma maîtrise d’histoire sur la collaboration horizontale, l’histoire des fascismes m’ayant toujours intéressée durant mes années de licence d’histoire, que j’ai d’ailleurs faites à la Sorbonne. Rien que le terme « collaboration horizontale » lui a plu, elle m’a dit qu’il fallait que j’écrive une histoire à ce propos. Quelques jours plus tard, je lui ai proposé le synopsis de Collaboration Horizontale et elle m’a présentée à la dessinatrice, Carole Maurel.

Comment as-tu décidé de centrer l’histoire sur la vie de femmes ?

Durant mes études d’histoire, j’ai toujours trouvé que les femmes étaient cruellement absentes de ce qu’on nous racontait, surtout en période de guerre, mis à part peut-être ce chapitre sur les femmes qui remplacent les hommes à l’usine et acquièrent le droit de vote. L’accent était mis sur les soldats du front, les hommes résistants et les hommes politiques. Pourtant, le quotidien pendant la guerre appartient aux femmes. Les hommes n’avaient rien à faire dans cet immeuble, j’ai d’ailleurs supprimé un personnage de jeune homme, Paul, pour le remplacer par Simone. Il est impossible de parler des femmes dans l’histoire sans parler de féminisme. Je trouvais fascinante et inspirante l’histoire de ces femmes qui se réapproprient leur corps en ayant des relations sexuels avec des soldats allemands, en temps de guerre, à une époque où le mariage semblait être la seule finalité possible. La guerre est aussi le symbole de l’émancipation des femmes, qui est encore une thème d’actualité puisque cet affranchissement est très lent.

Finalement, la guerre n’est que le contexte de la bande-dessinée et l’histoire est vraiment présentée comme des tranches de vie, pourquoi avoir fait ce choix ?

J’adore les histoires chorales, suivre plusieurs personnages, plusieurs personnalités, démêler leurs problèmes. Cela permet d’explorer une galerie de personnages et je savais qu’un jour, si je faisais une fiction, ce serait sous cette forme. Ça a été instinctif. J’ai pensé qu’une unité de lieu était très importante, d’où l’idée de l’immeuble, d’autant plus que la proximité avec ses voisins était extrêmement importante à cette époque.

Le livre commence par une conversation entre Virginie, qui est ton vrai prénom, et sa grand-mère Rose. Peut-on en déduire que tu t’es inspirée de l’histoire de ta grand-mère ?

Ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre, ce sont des tabous que j’ai pu connaître, notamment un tabou familial selon lequel mon arrière-grand-mère aurait pu être une tondue, qui aurait eu des relations sexuelles avec un soldat allemand durant la guerre. D’un point de vue scénaristique, cette conversation avec la grand-mère Rose, est un bon moyen de commencer le livre, d’autant plus que personnellement, j’adore discuter avec les anciens, leur poser des questions sur leur jeunesse. Je me suis donc mise en scène au début du livre pour servir le propos scénaristique.

Est-ce que tu t’es replongée dans ton mémoire d’histoire pour écrire cette BD ?

J’ai relu des livres que j’avais étudiés sur la place des femmes durant l’occupation, comme La France Virile de Fabrice Virgili ou 1940-1945, années érotiques de Patrick Buisson. Cependant, j’ai essayé le plus possible de me détacher de ce que je connaissais pour inventer une histoire. J’avais besoin de vérifier certaines informations pour rester crédible mais j’ai essayé de m’éloigner de ce que je savais pour laisser la place à l’imagination.

Comment as-tu perçu les retours des lecteurs ?

Les retours des lecteurs sont fous. Je l’ai vraiment vécu cette année, grâce à toutes les dédicaces. À Angoulême, je me suis retrouvée avec une file de personnes qui ont attendu une heure pour avoir une signature. J’ai réalisé la chance inouïe que j’avais de faire ce métier. On est tellement seuls en tant qu’auteurs, on n’a pas de collègues : rencontrer les lecteurs permet de se rendre compte de l’impact de notre travail. Beaucoup m’ont demandé si j’allais écrire une nouvelle bande-dessinée : la réponse est oui, sa sortie est prévue en 2018 !

Article rédigé par Tess Dimicoli