13 Reasons Why : entre prévention et glamourisation du suicide

13 Reasons Why : entre prévention et glamourisation du suicide

(Attention : cet article est susceptible de contenir des spoilers)

Depuis sa sortie le 31 mars, 13 Reasons Why est la nouvelle série Netflix dont tout le monde parle. Ce teen drama relate l’histoire d’Hannah Baker, une lycéenne américaine qui s’est donnée la mort après avoir enregistré sept cassettes à l’intention de ceux qu’elle juge responsables de son suicide. Abordant des thèmes comme le harcèlement scolaire, le slut-shaming et le viol, 13 Reasons Why est, en apparence, un excellent spot de prévention contre des problèmes trop peu souvent représentés à l’écran. Mais derrière ces nobles intentions, la fiction renvoie une image simplifiée voire glamourisée du suicide. Retour sur la nouvelle série à succès Netflix qui captive autant qu’elle divise.

Succès mortel

Adaptée du roman du même nom de Jay Asher, la série 13 Reasons Why n’en finit pas de faire parler d’elle. Si Netflix ne diffuse pas les chiffres de ses audiences, il suffit de jeter un oeil au nombre de tweets (11 000 selon Variety) postés à son sujet pour saisir l’ampleur du phénomène. Ce n’est pas un hasard si 13 Reasons Why est devenue la « série la plus tweetée de 2017 » ; la production Netflix s’est attaquée à un sujet matière à débat. En 2014, le suicide était la troisième cause de mortalité au monde chez les 10-19 ans selon un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Traiter du mal-être adolescent à l’écran dans une démarche de prévention n’est fondamentalement pas une mauvaise idée ; le danger de 13 Reasons Why réside dans sa représentation du suicide.

Ce n’est un spoiler pour personne, le personnage d’Hannah Baker meurt à la fin, dès le début même, puisque c’est autour de son suicide que l’intrigue s’organise. Était-ce donc bien nécessaire de montrer, de façon si détaillée, la scène de sa mort ? Pour la majorité des spectateurs, la scène du suicide paraît surement anodine, bien que difficile à regarder. Mais son impact sur une audience plus fragile peut s’avérer d’une extrême dangerosité. En montrant explicitement une adolescente se donner la mort, la production Netflix ferme les yeux sur le risque de suicide mimétique, un phénomène pourtant grave. Aussi appelé effet Werther, le suicide mimétique fait référence à l’augmentation du taux de suicide suite à la médiatisation d’un suicide particulier. À la mort de Kurt Cobain, Marylin Monroe ou encore Dalida, des pics de suicides ont été observés dans des zones et tranches d’âge bien précises, par imitation. Même dans la série, cette effet de « contagion » existe puisqu’un autre personnage se suicide dans l’épisode final. Conseiller de regarder 13 Reasons Why sous couvert de prévention, c’est inciter des adolescents potentiellement dépressifs à s’identifier à Hannah Baker, et donc prendre la responsabilité d’une vague de suicides par imitation. Depuis des semaines, de nombreux articles anglophones relatent que le nombre d’appels sur les lignes téléphoniques d’écoute et de prévention a augmenté depuis la sortie de la série fin mars.

La pédopsychiatre canadienne Dre Johanne Renaud affirme même que la série a aggravé l’état des adolescents qu’elle suit à l’Institut Douglas, une clinique spécialisée dans les troubles dépressifs et suicidaires. Sur Twitter également, plusieurs threads  soulevant la dangerosité de la série ont fait leur apparition, postés par des internautes ayant déjà fait des tentatives de suicide. Parallèlement au potentiel effet Werther, 13 Reasons Why risque d’empirer un mal-être déjà existant. Si les thèmes du harcèlement scolaire, des agressions sexuelles et du slut-shaming sont extrêmement bien traités, la série s’attarde plus sur leurs conséquences négatives que sur les solutions qui existent. Seul l’épisode bonus fournit de réels conseils d’experts, aucune aide n’est apportée avant, aucun numéro de ligne d’écoute n’apparaît à l’écran lors des quatorze épisodes. La dépression n’est également jamais abordée directement. Pour une prévention efficace, l’OMS recommande pourtant de parler de cette maladie qui touche plus de 300 millions de personnes en 2017. Montrer un suicide sanglant n’est pas un tabou pour les producteurs, mais mettre des mots sur la dépression semble en être un.

Ce n’est pas le simple fait de filmer la mort d’Hannah qui alerte les médecins et la sphère médiatique, mais bien l’imaginaire tout entier construit autour de son suicide. Pour commencer, 13 Reasons Why simplifie l’acte suicidaire. Le titre lui-même suggère que la décision de s’ôter la vie peut se résumer à treize raisons, liste un peu courte pour un choix si complexe. La mort d’Hannah porte également une dimension vengeresse qui glorifie le suicide. Elle enregistre des cassettes destinées à circuler parmi les personnes qu’elle estime en partie responsables de sa mort. Son décès passe dès lors pour la solution ultime à ses problèmes, comme un dernier cri contre ses oppresseurs, comme le seul moyen d’être enfin entendue.

Hannah n’aura d’ailleurs jamais été aussi populaire qu’une fois décédée. Sa voix off impose sa présence au spectateur comme les cassettes imposent son existence aux personnages. Malheureusement dans la vraie vie, quand quelqu’un meurt, on ne l’entend plus. Le suicide a un caractère définitif que la production Netflix ne représente pas. La plupart des adolescents qui se suicident ne laissent ni cassette ni même lettre et les proches endeuillés se retrouvent souvent dans l’incompréhension la plus totale. 13 Reasons Why, dans sa démarche de prévention maladroite, présente le suicide comme une option presque désirable et porteuse d’un message. Mais le suicide ne devrait en aucun cas être présenté comme une vengeance, encore moins comme un porte-voix de la souffrance adolescente.

Glamour, gloire et cliché

S’ajoute à cela l’aspect théâtral de la mort d’Hannah. L’art est depuis toujours fasciné par le suicide, ce n’est pas Shakespeare qui vous dira le contraire. Et si Hannah ne se noie pas tragiquement comme Ophelia dans Hamlet, ses derniers instants sont tout aussi théâtraux. La préméditation de sa mort passe par une mise en scène inquiétante : l’enregistrement des cassettes pour commencer, puis l’achat des lames de rasoir, les vêtements qu’elle choisit de porter jusqu’au bain qu’elle se fait couler. Son suicide est filmé en intégralité sans omettre le moindre détail sanglant. Les producteurs ont maintes fois affirmé qu’ils assumaient ce choix artistique, la scène se veut dérangeante, ils voulaient forcer le spectateur à regarder en face la difficulté et la douleur d’une telle mort. Mais cette représentation est à double tranchant : elle risque d’en inspirer certains, d’où le risque de suicide mimétique déjà abordé, et elle banalise l’acte suicidaire pour d’autres qui regardent la série comme un teen drama divertissant.

Pour Lucas, un étudiant qui a regardé la série et que nous avons interrogé : « montrer la scène du suicide c’est terrible, surtout qu’il y a carrément un rituel : elle met sa robe, elle prépare l’acte. Ça banalise le suicide. » Cette banalisation s’est notamment ressentie sur les réseaux sociaux où toute une série de memes et de blagues à propos de la série a fait son apparition. Peut-on vraiment regarder 13 Reasons Why comme on regarderait n’importe quelle fiction pour adolescents ? Netflix a choisi d’aborder des thèmes graves dans une démarche préventive, mais une partie de son audience ne saisit pas forcément la gravité du sujet, à cause peut-être d’un manque de crédibilité dans sa représentation du lycée américain.

L’image donnée de l’institution qu’est l’école pose problème. Alors que les thèmes de fond invitaient au contraire au réalisme, 13 Reasons Why s’est murée dans les clichés. Comment dénoncer le harcèlement scolaire en entretenant des stéréotypes qui le renforce ? Cette volonté de ranger les adolescents dans des cases – sportifs, pom-pom girls et délégués du côté des puissants; gentil héros, girl next door et artistes en devenir du côté des victimes – accentue l’exclusion sociale et forme un cadre propice au harcèlement. Si ces stéréotypes sont fréquents, voire omniprésents dans les séries américaines, l’écueil aurait pu et même dû être évité par Netflix afin de donner plus de force au message de prévention recherché.

Parmi les étudiants que nous avons interrogés sur la série, l’aspect trop cliché de 13 Reasons Why revient souvent. Pour Marion, étudiante en Magistère Économie : « La série est plutôt intéressante sur le papier, mais assez bancale dans la réalisation. Le sujet du harcèlement scolaire est pertinent mais mal traité, très exagéré. Il y a beaucoup de clichés ». Lucas lui aussi trouve que la série « part beaucoup dans le cliché ». Selon lui : « Avant l’épisode du viol, il y a beaucoup de cassettes dans le vide ». La production Netflix a pourtant essayé de casser les codes, l’intention se ressent (les derniers épisodes ont bien plus d’ampleur que les premiers) mais le résultat n’est pas à la hauteur des promesses faites.

Le message de prévention recherché est annihilé par la représentation des adultes que la série donne à voir : peu présents, incapables de voir les signes évidents de la souffrance d’Hannah, fermant même les yeux à ses appels à l’aide. L’image du corps enseignant est peu glorieuse et même choquante pour certains. Pour Marion, « l’institution de l’école est peu présente dans la série et n’a pas joué le rôle qu’elle doit jouer dans ces situations ». Une professeure reçoit un texte anonyme explicitement suicidaire, le journal du lycée publie un poème abordant le mal-être et le rejet des autres, mais personne ne cherche à savoir qui les a écrits. Plus grave encore, quand Hannah va voir le conseiller d’orientation et lui avoue le viol qu’elle a subi, il lui répond qu’il ne peut rien faire pour elle si elle refuse de dévoiler l’identité du violeur et qu’elle n’a qu’à « vivre avec ». Face à ce dernier espoir incapable de l’aider, elle choisi de se tuer. Quel est le message de prévention derrière cette scène ? Qu’il faut être plus attentif les uns aux autres car le moindre mot, la moindre moquerie, le moindre regard détourné peut amener quelqu’un à se donner la mort ? Pourquoi pas. Mais elle renvoie surtout l’idée que les adultes responsables des lycéens sont incapables d’aider un adolescent suicidaire, qui n’a donc pas d’autre solution que la mort.

Note finale : des qualités mais peut mieux faire

13 Reasons Why ne présente pas que des défauts, ses qualités sont nombreuses et mériteraient un papier tout aussi long. Les intentions de la production sont louables et le message final positif. Certains personnages sont pertinents et pas le moins du monde stéréotypés, comme Jessica ou Alex qui gagneraient d’ailleurs à être creusés. Le regard porté sur l’histoire n’est pas conditionné par une vision masculine et le thème délicat du viol est évoqué avec justesse, dans toute sa violence et sa complexité.

La nouvelle série Netflix est donc, sur certains points, un moyen efficace de faire de la prévention auprès des adolescents, mais de certains adolescents seulement. 13 Reasons Why ne doit pas être vue de tout le monde malgré l’engouement planétaire qu’elle a engendré. Ce n’est pas la série en elle-même qui est dangereuse mais ce qui en a été fait. Ce n’est ni un clip efficace de prévention du suicide, ni un guide à l’intention des adolescents maltraités à l’école ou dépressifs. Si les Bryce, Justin et Alex de ce monde prennent conscience de l’impact de leurs mots et de leurs comportements sur les autres en regardant la série, tant mieux. Mais à toutes les Hannah qui existent, c’est une écoute et une aide professionnelle qu’il faut leur apporter, pas la dernière série Netflix à succès.

Si vous avez besoin d’aide ou simplement de parler, des services d’écoute anonymes sont à votre disposition :
– SOS Amitié : 01 42 96 26 26 (Île-de-France), 24h/24, 7j/7 et permanence d’écoute par tchat tous les soirs de 19 h à 23 h
– Suicide Écoute : 01 45 39 40 00, 24h/24, 7j/7
– Fil Santé Jeunes : 32 24 ou 01 44 93 30 74, de 8h à minuit, 7j/7
– Association Vivre Son Deuil : 01 42 38 08 08

Afin de lutter tous ensemble efficacement contre le suicide, l’OMS conseille de :
• Ne pas publier de photos ou de lettres de suicide.
• Ne pas donner de détails précis sur la méthode employée.
• Ne pas donner de raisons simplistes.
• Ne pas glorifier ou faire du sensationnalisme à propos d’un suicide.
• Ne pas utiliser de stéréotypes religieux ou culturels.
• Ne pas chercher de responsables

(Source : La prévention du suicide, Indications pour les professionnels des médias, rapport de l’OMS, Genève, 2002)

  • Luca Ungaro

    “Netflix a choisi d’aborder des thèmes graves dans une démarche préventive”, une bonne partie de l’article se base sur cette affirmation… Mais d’où vient-elle ? Je n’ai lu nulle part que Netflix revendiquait une série préventive… Si ?