Le défi éléphantesque des médias américains

Le défi éléphantesque des médias américains

Deux traditions symboliques de la culture politique américaine ont marqué ce 29 avril 2017. Tout d’abord, il s’agissait de la date des 100 premiers jours de l’administration Trump. La tradition préconise que la teneur des 100 premiers jours de la présidence donne un aperçu de la cadence des quatre années du mandat. Ensuite, en soirée s’est déroulé le dîner annuel des correspondants de la Maison-Blanche. Le président et le vice-président assistent généralement à ce dîner mêlant le glamour des soirées mondaines à l’humour politique de Washington, et pendant lequel des journalistes qui couvrent l’institution présidentielle se retrouvent face à leur premier objet de travail. Et pourtant, le Président Trump et son Vice-Président Mike Pence étaient les grands absents de cette soirée de 2017, coupant les ponts avec une énième tradition de la présidence américaine.

Au delà du fait que Trump préférait animer un meeting en Pennsylvanie plutôt qu’honorer l’association des correspondants de la Maison-Blanche en ce dernier samedi du mois d’avril, son absence démontre la relation mouvementée existant entre les médias et le Président Trump. L’interaction entre l’exécutif et le quatrième pouvoir, est par essence conflictuelle puisque ce dernier agit en vis-a-vis du premier. À différents degrés de collaboration ou d’hostilité, toutes les administrations américaines ont été confrontées aux innombrables regards scrutateurs des médias du pays,  ainsi qu’à l’exercice acrobatique des campagnes de relations publiques.

Donald Trump et les médias, une relation unique en son genre

Néanmoins, la relation qu’entretient l’administration Trump avec les médias américains reste unique en son genre. La dynamique conflictuelle entre le nouveau gouvernement et les grands médias du pays a déjà connu plusieurs événements fondateurs et marquants. « Les médias représentent le parti de l’opposition » affirmait déjà Steve Bannon, conseiller clef de l’administration et anciennement président exécutif de Breitbart News LLC. On peut également se remémorer l’interdiction d’accès a la salle de presse de la Maison-Blanche imposée au mythique New-York Times et à la chaîne de télévision CNN. La première conférence de presse du Président Trump lui-même en février s’était rapidement transformée en tribunal des médias ou Trump était simultanément juge, avocat de la défense et bourreau. Comment ne pas mentionner les conférences de presse hebdomadaires musclées, animées par Sean Spicer, porte-parole de la Maison-Blanche ? Ou les diatribes hors propos de la conseillère Kellyane Conway (l’auteure de la fameuse expression des ‘faits alternatifs’) à l’égard des journalistes pendant les interviews en duplex ?

La confrontation avec les médias est assumée par l’administration Trump. Elle s’inscrit dans une stratégie de communication publique identifiant des fake news ayant rythmé la campagne présidentielle trumpienne. Initialement, Trump voulait surfer sur l’idée qu’un bad buzz reste un buzz. Pour beaucoup de commentateurs, son discours apparaissait comme autodestructeur. Au contraire, ce discours est devenu la force motrice de la campagne de Trump, à laquelle les médias ont participé malgré eux. Fonctionnant tel un miroir narcissique sans fond, cette couverture médiatique a permis à Donald Trump de bénéficier de deux milliards de dollars de visibilité gratuite dans les médias selon une étude de SMG Delta, une agence qui analyse la publicité télévisuelle.

Opposants et pro-républicains dans le même panier

Imbu de son expérience des tabloïds new-yorkais, le candidat Trump comptait sur l’idée que les médias succomberaient toujours au scoop juteux à placarder en couverture ou à quelques onces de charme et de compliments lors des situations de face-a-face avec les journalistes. Bien que la première stratégie ait fonctionné grâce au cycle des 24 heures des chaines infos américaines et au poids économique du sujet Trump dans l’industrie, la seconde a été beaucoup moins bien accueillie, même pour les journalistes d’un bord politique similaire a celui du candidat.
Cela a été le cas pour Megyn Kelly, présentatrice et journaliste phare de la chaîne Fox News aux positions politiques conservatrices. Co-modératrice du premier débat de la première primaire républicaine en août 2015, et journaliste souvent complimentée par Donald Trump par le passé, sa question sur le tempérament présidentiel (en rapport avec ses nombreux commentaires métaphoriques et animaliers sur les femmes) n’a pas été reçu de façon agréable par le candidat Trump qui riposta alors par une multitude de cyber-logorrhées violentes ciblant la journaliste, allant même jusqu’à faire du chantage a la chaîne pour que Megyn Kelly ne soit pas modératrice du second débat de Fox News. La chaîne a campé sur ses positions et défendu sa journaliste tandis que Trump a boycotté le second débat télévisé de Fox News. Un contenu politisé et public n’est pas synonyme de contenu politique. Utilisant davantage l’intimidation que la rhétorique, le candidat Trump avait l’habitude de diluer les questions critiques à son égard, les reléguant à un vulgaire manque d’impartialité des journalistes.

Cependant, les grands médias ont eux-même plusieurs fois succombé aux campagnes politisées de relations publiques soignées pour lesquelles l’équipe de Trump a un certain savoir-faire. Il y a notamment eu son discours bien articulé lors du congrès annuel AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) en mars 2016. L’exemple le plus édifiant reste probablement le premier discours sur l’état de l’Union adresse aux deux chambres du Congrès fin février 2017. D’après le commentateur politique de CNN Van Jones, « Trump est devenu Président des Etats Unis à ce moment précis, point ». Cette phrase synthétise l’intégralité des réactions médiatiques au premier discours sur l’État de l’Union de Donald Trump. Quelques jours plus tard, ce même Président des Etats-Unis criait au loup sur Twitter pour accuser le Président Obama de l’avoir placé sur écoute dans la Trump Tower.

Depuis son entrée en politique, Trump a transformé son compte Twitter @realDonaldTrump en véritable arme de communication massive, avec plus de 28 millions d’abonnés. Ses publications de 140 caractères concernent des sujets aussi variés que ses entretiens diplomatiques, ses réunions d’État, l’actualité médiatique, les prouesses de ses enfants, ses futurs meetings de campagne et les programmes télévisés, particulièrement ceux qui lui dressent un portrait avantageux. Cette maîtrise du réseau social suscite un véritable débat journalistique publique : faut-il couvrir les tweets du Président Trump ? D’un côté, les plus sceptiques accusent les journalistes d’alimenter l’aspect sensationnel de la présidence en relayant les moindres états d’âme virtuels du Président. D’un autre côté, les arguments mettent en avant l’idée maîtresse que tout mot émanant de Donald Trump, l’homme d’État, est mot politique, et se doit donc d’être annoncé et commenté par la presse. Ce débat montre bien l’incrédulité du monde médiatique face a la diversité des manœuvres non conventionnelles du Président Trump lorsqu’il s’agit d’interagir avec les médias. Le défi que représente cette administration Trump pour les médias est une opportunité pour le journalisme américain de se renouveler et de retrouver ses lettres de noblesse auprès du plus grand nombre d’américains.