La revanche napoléonienne contre le Royaume-Uni

La revanche napoléonienne contre le Royaume-Uni

C’est durant la bataille de Waterloo qu’Arthur Wellesley, commandant en chef de l’armée anglaise, vainquit l’Empereur français qui rêvait d’unifier l’Europe pour instaurer un blocus continental. Cet objectif consistait, pour Napoléon, à isoler, affaiblir et ruiner la puissance britannique en l’empêchant de commercer avec le reste de l’Europe. Or, Napoléon fut défait en étant expédié sur l’île de Sainte-Hélène, et son projet également. 

Quelques siècles plus tard, sur fond de vifs débats sur les questions d’immigration, de souveraineté et de débat sur le NHS (système de santé national outre-manche), le référendum du Brexit a récemment obligé Theresa May à activer l’article 50 du traité de l’Union européenne (TUE). Napoléon ne tiendrait-il pas là une revanche historique contre son fidèle adversaire ?

Officiellement, le Royaume-Uni a activé la procédure de retrait de l’UE le 29 mars 2017. Conformément aux traités, les négociations devraient durer au minimum deux ans sauf si le Conseil, statuant à l’unanimité, décide de proroger ce délai. Londres restera donc membre de l’UE jusqu’en 2019 quoi qu’il arrive. Durant les négociations qui vont s’ouvrir, de nombreux thèmes risquent de cristalliser les tensions. Il s’agit notamment des droits des citoyens britanniques et ceux des autres pays membres installés hors de leur pays, les engagements financiers pris par Londres vis-à-vis de la Commission européenne, l’enjeu des Chambres de compensation ou encore la poursuite de la participation ainsi que le choix d’un nouveau siège pour l’Agence européenne des médicaments (EMA) et de l’Agence bancaire européenne (ABE), toutes deux installées dans la capitale britannique.

Quelle négociation pour quels enjeux ?

Après l’autodissolution de la Chambre des communes et les élections anticipées prévues pour le 8 juin, Theresa May cherche à consolider sa majorité au Parlement britannique. Cette majorité lui est en effet nécessaire afin de disposer d’une plus grande marge de manœuvre lors des négociations difficiles avec l’UE. Consolidé dans l’opinion publique, le parti conservateur (dont est issu Theresa May) est en bonne position pour remporter ces élections. Le parti travailliste est plus que jamais divisé et affaibli et le parti UKIP s’est écroulé malgré son soutien au Brexit. Seul reste en lice le SNP, parti nationaliste écossais, qui n’a que peu de chance de se développer hors des frontières écossaises. Quant aux partis europhiles, leur poids politique n’est pas assez fort pour menacer le parti conservateur. Par conséquent, Theresa May a une forte probabilité de se retrouver avec une majorité parlementaire plus importante pour porter son pays hors de l’Union européenne. Mais pour aller où ?

Rompre toutes les relations avec l’Europe

Cette première option reste la plus irréalisable de toutes les issues possibles au Brexit. D’un point de vue politique et légal, une rupture nette signifierait une sortie du marché unique, un retour des frontières, une sortie des programmes ERASMUS et de toutes les formes de coopération existantes dans des secteurs très variés comme les médicaments, le secteur bancaire ou la lutte contre le terrorisme. Cette option isolerait très fortement le Royaume-Uni sans défendre les intérêts du pays. Londres serait isolée et bien seule. Dans ce cas-là, la revanche de Napoléon serait totale.

L’espace économique européen (EEE)

Bien plus crédible, l’EEE est une union économique qui rassemble les pays membres de l’UE ainsi que la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein et ayant comme objectif la création d’un marché commun (libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux). Parallèlement, la coopération dans le domaine de la recherche, de l’éducation ou encore de l’environnement est accrue, permettant ainsi à tous de participer au fonctionnement d’agences communautaires.
En contrepartie, les pays non membres de l’UE doivent adopter une partie des lois de l’UE sans prendre part au processus normatif, et doivent participer au budget communautaire.
Même si le commerce britannique pourrait en pâtir, Theresa May a d’ores et déjà annoncé qu’elle ne souhaitait pas que son pays s’engage dans cette forme de coopération une fois le Brexit définitivement acté, du fait d’une libre circulation des personnes et des problèmes de souveraineté législative.

Un format suisse bien peu convaincant

À la suite du refus de la Suisse de participer au marché commun, le pays a mis en place une série de relations bilatérales avec l’Union européenne dont la première a été conclue en juin 1999 et la seconde en 2004. Ces accords portent sur des sujets très variés comme l’agriculture, la libre circulation des personnes, la recherche, le transport aérien, l’environnement ou encore la justice et la fiscalité. Bien que ces accords aient permis une intensification des relations bilatérales, cela a créé parfois un réseau complexe d’obligations parfois incohérentes. De plus, ces accords sont statiques puisque rien n’est prévu pour permettre une adaptation des règles en fonction de l’évolution législative.
Même si l’option suisse présente de nombreux intérêts pour le Royaume-Uni, cette hypothèse reste fragile. Les premiers accords entre l’UE et la Suisse ayant été signés en 1999, la durée nécessaire pour négocier paraît trop longue pour trouver une solution rapide au Brexit. Surtout que le gouvernement de Theresa May est bien trop occupé à résoudre le casse-tête d’une sortie du pays de l’UE.

Le modèle turc, l’union douanière de l’Union européenne

Bien qu’en négociation pour devenir un État membre, la Turquie est d’ores et déjà membre de l’Union douanière de l’UE. Une union douanière est un accord commercial régional dont les membres ont adopté une politique commerciale commune vis-à-vis des autres États en définissant des tarifs extérieurs communs. En clair, il s’agit d’une phase d’approfondissement supérieur à la zone de libre-échange, laquelle ne définit pas de tarifs extérieurs communs.
Ce modèle pourrait intéresser les Britanniques en cas de soft Brexit. Néanmoins, la stratégie de Theresa May qui consiste à créer des coopérations économiques avec des pays du Commonwealth exclut cette hypothèse.

Vers le système canadien ?

L’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada a longtemps fait parler de lui. Plus connu sous le nom de CETA, cet accord implique la suppression de droits douaniers entre les deux blocs sur presque tous les produits ainsi qu’une harmonisation de la majorité des normes, obstacle au libre-échange. Cette forme d’accord constitue la première forme de coopération économique.

Sans pour autant permettre une libre circulation des personnes ou des capitaux, et sans contraindre les pays signataires à mettre en place des tarifs douaniers communs, cette forme de coopération pourrait offrir une voie de sortie idéale pour Londres. Néanmoins, pour l’heure, Londres ne peut signer d’accords de libre-échange avec d’autres pays, étant toujours membre de l’UE.

Répétition de l’histoire ou pas, à la suite du refus de la Commission européenne de négocier parallèlement les accords du Brexit et des accords commerciaux, Londres risque de se retrouver une nouvelle fois isolée face à l’Europe continentale. De plus, les États-Unis de Donald Trump ne semblent pas pressés de venir au secours de Londres. Comme lors des guerres napoléoniennes, les anciennes colonies britanniques seront-elles la bouée de sauvetage du Royaume-Uni ? Theresa May en est plus que convaincue, l’Australie acquiesce, l’Écosse en doute.