Jean d’Ormesson, l’enchanteur

Jean d’Ormesson, l’enchanteur

Il aime les livres, les femmes et les bains de mer. Il est le témoin d’un siècle, c’est un immortel ! On parle, bien sûr, de Jean d’Ormesson, qui nous a quittés la nuit du 4 au 5 décembre 2017, à l’âge vénérable de 92 ans. Il laisse derrière lui cette image, la trace indélébile d’un grand-père conteur au charme délicieux, avec ses yeux humides et malicieux.

Le président de la République, Emmanuel Macron a publié un vibrant hommage sur Twitter :

Une histoire d’amour

Les Français entretenaient une histoire d’amour avec lui. Lui entretenait une histoire d’amour avec la vie, qu’il célébrait dans ses romans. Il appréciait Cocteau, qui disait : « Nous sommes immortels le temps de nos vies, après nous nous changeons en fauteuil ». On avait fini par croire qu’il était vraiment immortel, avec pour élixir de jeunesse la gaieté et la compassion.

92 son âge, 12 la place à l’Académie française, 42 le nombre de ses romans, 23 000 le nombre d’exemplaires de la Pléiade vendus et 4 prix littéraires. Il n’a pas eu le Goncourt, mais est célébré par les Français.

Une vie digne d’un roman

Issu de cette noblesse française qu’on retrouve, dans les manuels scolaires, à de grands moments de l’Histoire de France (comme le procès de Nicolas Fouquet), ayant passé sa jeunesse dans un château et grand admirateur de Chateaubriand, Jean d’Ormesson n’aurait jamais pensé pouvoir faire une carrière d’écrivain.

Né à Paris en 1925, il vit, dès son plus jeune âge, dans différents pays dont la Bavière, la Roumanie et le Brésil, grâce à son père ambassadeur. Il développe une « indifférence passionnée », c’est-à-dire une passion pour les êtres et les idées. En 1944, il intègre Normal Sup. à seulement 19 ans ! Mieux encore, il aurait pu rentrer bien plus tôt, à l’âge de 18 ans et devenir fonctionnaire si le concours n’avait pas été retardé en raison du Débarquement. En 1956, sort son premier roman L’amour est un plaisir. Il y parle d’amour bien entendu, mais cela va bien au-delà de l’écriture, car il l’a publié pour plaire à une fille. Le livre se solde par un demi-échec tout comme cette amourette.

Il lui faut une décennie pour faire le deuil. En 1966, en réponse, il proclame Au revoir et merci, livre dans lequel il tire sa révérence à la littérature. Cette littérature dont il est si amoureux, pensant qu’il ne deviendrait jamais ce grand écrivain qu’il rêve de devenir.

Un aristocrate des lettres

Pourtant, les addictions reviennent au galop une fois qu’on y a consommées. Alors en 1971, il sort La Gloire de l’Empire, un roman ambitieux de 700 pages, son premier grand succès en librairie. Cela lui permet de décrocher le grand prix de l’Académie française. Ainsi, il sort la tête de l’eau. S’ouvre alors à lui les portes de l’Académie française, du Figaro et du Comité de lecture de Gallimard, ce qui comptait le plus pour lui.

En 1973, à 48 ans, il devient le plus jeune immortel, il est content pour son père, mort persuadé qu’il était un voyou. L’année suivante, en 1974, il accède au poste de directeur du Figaro.

En 1980, on lui doit l’entrée de la première femme à l’Académie française, Marguerite Yourcenar. En effet, les immortels ne voulaient pas l’introduire, faisant appel aux traditions figées dans le marbre depuis des siècles. On le traite alors de voyou, de traître. Claude Levi-Strauss lui dit même :

«On ne touche pas aux lois de la tribu ! »

En 2015, il réussit l’exploit d’entrer dans la Pléiade de son vivant, aux côtés d’auteurs d’outre-tombe comme Baudelaire et tant d’autres.

L’écrivain du bonheur

Il ne voulait rien faire, car faire c’était choisir. Choisir quelque chose, c’est abandonner tout le reste. Pourtant, derrière cette légèreté et ce flegme, se cache un grand travailleur, un artisan qui vend du rêve et du bonheur.

L’écrivain Bernard Franck lui disait qu’il était « trop heureux pour être un grand écrivain ». Cependant, force est de constater qu’il rend faux ce paradigme entre le malheur et la littérature. Pour Jean d’Ormesson, la littérature est forcément liée à l’amour, que ce soit le cheminement des voyages, des mystères de la vie, de l’émerveillement, des femmes ou des bains de mer. Sa curiosité éclectique fait son identité : Venise, Chateaubriand, Paul-Jean Toulet. Et parce qu’il était cinéphile, la belle et intelligente Katharine Hepburn et le film Indiscrétion.

Cet apothicaire de l’émotion et de l’âme, qui fait rayonner l’élégance du bonheur, a eu à cœur cet intense désir de tromper son chagrin et de le noyer sous les mots, la légèreté et la profondeur, la gaieté et la mélancolie qu’il retrouvait chez Mozart, le concerto 21, et qui caractérise son œuvre à lui.

« Il est indigne des grandes âmes de faire part des troubles qu’elles éprouvent, je ne suis pas une grande âme, mais je pense sur ce point comme Vauvenargues » — Jean d’Ormesson

De plus, c’est la manifestation d’une pudeur. La politesse consiste à cacher le chagrin. Pour lui mieux vaut s’occuper de celui des autres sous la gaieté. Il avouait aussitôt que ce bravo contient toute la tristesse du monde.

« Je voulais être heureux, je l’ai été, bravo. » — Jean d’Ormesson

Homme de Droite et de convictions

Bien que de Droite, en tant que directeur du Figaro, il a écorné pas mal de personnes de Gauche. Il avait une vision humaniste de la vie :

« Le mal naît avec la pensée, il progresse avec l’argent ».

Il a soutenu François Fillon par fidélité à sa sensibilité de Droite et auparavant Nicolas Sarkozy, avec qu’il entretenait d’excellentes relations.

«  Il ouvre son cœur et sa vie… Les Français n’aiment pas l’importance, la suffisance, le pompeux. Il est le contraire de l’importance, de la suffisance, du pompeux. Il est décontracté. Il est moderne. » — Nicolas Sarkozy. En rajoutant : « C’est un génie ! »

Il avait également une grande admiration pour des personnages comme Simone Veil. Pour lui, elle a incarné la France, se plaçant au-dessus des clivages, quelque chose d’admirable.

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Il ne veut pas donner de conseils aux jeunes, il se rappelle de sa propre jeunesse. Il faut vivre. Quand on lit, on est transporté. On dit souvent de lui qu’il écrit la même chose, mais quelque chose de magique, de solaire dans sa verve et sa joie de vivre, comme un bouillon de vie et d’espérance.

De cette vie, il a eu Heloise, sa fille unique, éditrice. Jean d’Ormesson ne tarissait pas d’éloges, au point de confesser, face à l’intéressée durant un entretien croisé accordé à La Croix :

« Si j’avais rêvé d’avoir un enfant, j’aurais voulu que ce soit toi. » Un beau témoignage d’amour.

Avant son départ on lui avait demandé : « Auriez-vous souhaité vivre une deuxième fois ? » Il ne souhaitait pas revivre, car il se disait qu’il ferait sûrement les mêmes erreurs et il remerciait le ciel de mourir. Il avait une sorte d’éternel « Carpe Diem » dans le cœur. Stoïcien dans l’âme, il fallait pour lui avancer quoi qu’il arrive, avec toujours ce même émerveillement face au monde, qu’il fallait affronter la vie, cruelle et terrible, avec pour arme la gaieté. Voilà son héritage ! Merci Monsieur d’Ormesson pour cette ode ! C’est épatant !

crédit photo : Le soir plus