Tartuffe : deux acteurs au sommet de leur art

Tartuffe : deux acteurs au sommet de leur art

Un dimanche après-midi de décembre, les vers de Molière fusent et résonnent au théâtre de la Porte Saint Martin (Paris 10ème). Devant un public attentif, Michel Fau met en scène et interprète le rôle-titre dans Tartuffe. Face à lui : Michel Bouquet, 92 ans, autrefois son professeur d’art dramatique au Conservatoire.

C’était l’événement théâtral de décembre 2017. Les deux comédiens sont réunis pour la première fois sur scène. Michel Bouquet, toujours aussi bienveillant retrouve le malicieux Michel Fau. Il s’agit d’une première émouvante avec l’ancien élève dirigeant et donnant la réplique.

Crédit photo : Le Monde / Marcel Hartmann

Pour l’anecdote, Michel Bouquet (né en 1925) fut lui aussi élève du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, aux côtés de Gérard Philipe. Il est le contemporain de grandes figures du théâtre telles que Jean Anouilh, André Barsacq ou encore Jean Vilar. Il débute sa carrière de comédien en 1944 dans Roméo et Jeannette d’Eugène Ionesco et est nommé professeur au Conservatoire en 1977.

Michel Fau (né en 1964) entame une carrière de comédien en 1985 après avoir été élève au Conservatoire d’Agen. À Paris, il a pour professeurs Michel Bouquet, Gérard Desarthe et Pierre Vial entre 1986 et 1989.

Une mise en scène baroque

Michel Fau ne s’en cache pas : il aime le baroque et l’artifice. Le Tartuffe qu’il met en scène au Théâtre de la Porte-Saint-Martin l’est, de manière superlative. Le décor ressemble à ces théâtres improvisés de l’enfance : en carton-pâte, surmonté d’une couronne d’angelots, le rideau s’ouvre sur une chapelle sous laquelle les personnages principaux se tiennent.

Dans un deuxième temps, la chapelle fait place à un autel, surmonté de petits anges tout aussi baroques et d’une grande croix. Mi-nu et prosterné, Tartuffe viendra s’y flageller, avant de revêtir une robe au rouge cardinalice. Ce même autel sera aussi celui sur lequel il tentera de séduire Elmire, l’épouse d’Orgon, ce dernier caché dessous.

Bien qu’elle soit placée sous le signe d’une violence terrible, la mise en scène de Michel Fau ne ménage pas moins des moments de grâce, de respiration comme l’arrivée du jeune Valère sur un cheval blanc (lui aussi en carton-pâte), clin d’œil aux fêtes enchantées de Versailles !

Un Orgon que l’on aime détester 

Il est à la fois dupe et victime, trompeur et trompé, capricieux et tyrannique. L’Orgon de Michel Bouquet étonne et inquiète. D’une part, il amuse avec son air étonné, comme perdu. D’une autre, il effraie, terrifie avec un regard froid.

Dépourvu de tout sentiment, de tout remords, incapable de toute remise en cause de lui-même, il est sans pitié pour qui il a adoré et qui est à présent découvert sous sa véritable apparence. Il faut le voir, n’ayant rien appris, rien compris, donner à Tartuffe, en toute jouissance, le coup de pied de l’âne. Et si c’était lui l’« infâme » ?

Pour vous, un petit florilège de citations sur Molière et Orgon par Michel Bouquet, parues dans Michel Bouquet raconte Molière (Éd. Philippe Rey) :

« Molière est toujours plus mystérieux qu’on ne le croit. Dès qu’on se met à traiter avec lui, on est terrassé par les propositions qu’il fait à son acteur » (p. 83).

« Molière est le reflet de nous-mêmes ; menons-nous notre vie comme nous le voulons ? Non. C’est la vie qui nous mène et nous faisons comme nous pouvons » (p. 85).

« Certaines répliques d’Orgon me donnent envie de le chasser du théâtre » (p. 84).

« Il y a beaucoup d’Orgon d’aujourd’hui. Comme chez lui, leur défaut est un désir d’aveuglement, un besoin d’autorité, un rêve d’obéissance. La phrase de Talleyrand “Ce ne sont pas les dupes qui manquent mais les charlatans” est si juste » (p. 87).

Article rédigé par Elisa Humann