Une association chrétienne, non-réactionnaire et progressiste : c’est possible !

Une association chrétienne, non-réactionnaire et progressiste : c’est possible !

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Vous avez peut-être entendu parler de l’ACAT, Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture. Cette association souhaite lutter contre la torture et les violences institutionnelles, tout en se refusant elle-même à avoir recours à ce genre de pratique. L’ACAT dispose d’une force de frappe internationale. Elle utilise volontiers des moyens de défense juridiques plutôt que de se borner à invoquer des principes religieux.

En février 2014, elle a porté plainte contre le chef de la DGST marocaine, le service de renseignements chargé du contre-espionnage au Maroc. Il fut alors interpellé lors d’un de ses voyages à Paris, au sujet de faits présumés de torture envers deux citoyens marocains. Cette interpellation a fait couler beaucoup d’encre et a provoqué un refroidissement des relations franco-marocaines.

La Chrétienté et l’action de l’ACAT

L’ACAT a été fondée le 16 juin 1974 par deux femmes protestantes, Édith du Tertre et Hélène Engel. Elles voulaient lutter contre la torture et les violences étatiques, dégoûtées par la guerre du Vietnam qui était sur le point de se terminer. De plus, depuis 1962, Vatican II tend à unifier l’ensemble des Chrétiens. Cela pousse ces deux femmes à fonder une organisation non gouvernementale œcuménique, reconnue d’utilité publique depuis 1992.

L’ACAT se revendique pleinement comme une organisation chrétienne. Elle déclare agir «en mémoire de la Passion du Christ qui a enduré l’horreur de la torture et de l’exécution capitale». Selon ses dirigeants, «les chrétiens sont dépositaires d’un enseignement unique sur le sens de la personne». Cela leur confère une place de choix pour lutter contre la torture dans le monde. C’est ce qu’a choisi de faire l’ACAT, qui lutte contre les violences étatiques faites aux populations du monde entier. Grâce à l’engagement de 37000 personnes, elle a apporté un soutien à 400 personnes dans 29 pays différents en 2016. Cela s’est fait par l’envoi de lettres ou par la signature de pétitions. Des personnes furent envoyées dans le monde entier pour réaliser des enquêtes et rapporter des informations à l’ACAT.

Se revendiquer comme une organisation chrétienne permet également à l’ACAT de disposer d’un poids à l’étranger comme en France. Cela va au-delà de ses fonctions purement administratives. L’ACAT est membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme. En effet, les populations des régions du monde où la religion chrétienne dispose d’une forte influence, comme l’Afrique ou l’Amérique latine, ont tendance à faire confiance à l’ACAT. Elles sont convaincues que leurs opinions sont partagées et qu’elles sont comprises dans leur démarche. Cela permet également d’organiser des actions avec d’autres associations. Par exemple, une exposition fut réalisée de concert avec l’association catholique CCFD Terre Solidaire le 4 juillet 2017 par rapport aux crimes de l’État israélien sur les Palestiniens lors de la Guerre de Gaza en 2014.

Une vision moderne et un engagement juridique

Ce qui frappe au sein de l’ACAT, c’est sa vision progressiste. Sa volonté de modernité rappelle Vatican II, qualifiée de révolution, ce concile ayant permis l’ouverture de l’Église au monde contemporain. Sur le site internet de l’ACAT, on peut lire qu’«elle s’appuie sur la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 5) autant que sur le message de l’Évangile (Matthieu 25,40)», une référence à deux textes peu souvent recoupés, ce qui fait l’originalité de l’ACAT. En effet, au-delà des prières et des revendications religieuses, l’ACAT apporte une aide juridique aux personnes en danger, indépendamment de leur religion. Par exemple, elle les représente devant les tribunaux ou prend en charge les démarches administratives pour les demandes d’asile.

Mathieu Longlade, un étudiant de 19 ans en deuxième année d’Histoire-Sciences politiques à Paris 1, a d’ailleurs été surpris de l’originalité de cette association. Il a découvert l’ACAT lors d’un reportage de 28 Minutes sur Arte. Dans celui-ci, la responsable du pôle «violences policières» de l’ACAT, nouvellement créé, était interviewée. «J’ai été séduit», dit-il, par ce regard novateur et moderne, sans considération politique, par ces propos complets et professionnels : c’était la première fois qu’il entendait parler d’une association chrétienne dont les actions n’étaient pas centrées sur la défense de valeurs de Droite ou de valeurs familiales, mais bien sûr des principes à la fois religieux et juridiques.

Mathieu a donc décidé de «sauter le pas» et a rejoint l’ACAT en 2016. Il fait partie d’un groupe local qui se réunit une fois par mois. Ils informent alors les gens sur les actions de l’ACAT, récoltent des dons ou encore organisent des conférences dans des écoles afin de sensibiliser les jeunes sur le sujet de la torture et des violences étatiques. Il est aussi membre de l’équipe d’Animation régionale et membre de l’Assemblée générale. Selon Mathieu, l’ACAT «s’intéresse aux violences institutionnelles d’un État contre les civils : est-ce que cette violence est conforme? Est-ce qu’elle est conforme aux droits naturels donnés par Dieu?»

L’originalité de l’ACAT

C’est là toute l’originalité de l’ACAT. Elle se donne pour base autant le droit que la religion. Cela lui confère une légitimité d’action auprès d’un public très large. Cela la différencie également des autres associations religieuses, souvent conservatrices et non sensibilisées aux libertés individuelles par le prisme du droit, seulement à travers les textes religieux. L’ACAT a d’ailleurs eu l’occasion de travailler avec des organisations laïques, comme Amnesty International.

Cependant, ce caractère non conservateur a valu à l’ACAT des critiques de la part d’une partie de la communauté chrétienne. Ces critiques ont porté notamment sur la question de l’avortement. En effet, si un État dans le monde décide d’interdire à une femme l’accès à l’avortement, ce qui est une violence institutionnelle, les dirigeants de l’ACAT interviendront, quand bien même l’avortement n’est pas autorisé par la religion chrétienne. Cette prise de position, moderne et inhabituelle pour une organisation religieuse, a beaucoup été critiquée. Mais selon Mathieu, «l’avortement étant un droit, il doit être respecté, point».

Le rôle des jeunes à l’ACAT

Même si le bureau de l’ACAT est de plus en plus jeune, la base militante de l’ACAT reste très vieillissante. «Je suis le plus jeune dans ma base militante», explique Mathieu, «la personne qui vient juste après moi a minimum la trentaine ou la quarantaine. Les jeunes chrétiens sont plus attirés par les groupes de droite plus conservateurs, comme Sens commun. Je trouve, personnellement, que c’est assez dommage».

L’ACAT gagnerait à augmenter sa visibilité, et essaye d’ailleurs de le faire en mobilisant un Groupe Jeunes, avec des missions de diffusion sur les réseaux sociaux pour faire connaître l’ACAT. Cependant, ce groupe reste aujourd’hui assez peu actif et a du mal à se développer.

Ainsi, l’ACAT est frappante par son originalité, son ouverture d’esprit et son absence de rattachement à tout mouvement politique. Elle souhaite lutter contre la torture et les violences institutionnelles, tout en se refusant elle-même à avoir recours à ce genre de pratique, mais plutôt en utilisant le droit pour gagner ses combats. Une phrase de Gandhi est d’ailleurs très populaire au sein de l’ACAT et souvent utilisée pour former les nouveaux : «la fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence», ce qui veut dire que s’il faut utiliser la violence pour défendre une cause, c’est que la cause n’est pas juste.

Rédigé par Tess Dimicoli

Crédit photo : acatfrance.fr