Rencontre avec Gaëlle Billaut-Danno : héroïne de Trahisons

Rencontre avec Gaëlle Billaut-Danno : héroïne de Trahisons

La comédienne Gaëlle Billaut-Danno incarne le personnage d’Emma dans « Trahisons » mis en scène par Christophe Gand. Après une nomination pour la révélation théâtrale féminine de 2015 dans « Célimène et le Cardinal, » l’élégante et passionnée comédienne évoque avec une vivacité lumineuse l’émancipation et la libération de son personnage au cœur, pour elle, de la pièce de Pinter.

– Comment la pièce « Trahisons » vous a-t-elle été présentée ?

Elle suit une pièce que j’ai portée pendant trois ans, « Célimène et le Cardinal » que j’affectionne particulièrement. La pièce est écrite à la manière de Molière mais avec beaucoup de modernité. Elle parle de la difficulté d’être une femme moderne face aux institutions. C’est grâce à Célimène qu’Emma est entrée dans ma vie. Yannick – qui joue le rôle de Jerry et que j’avais rencontré auparavant – a proposé cette pièce à Christophe. Quand ils ont cherché les comédiens pour compléter le casting, Yannick m’a suggérée. C’est pourquoi Christophe est venu me voir jouer dans « Célimène ». C’est de là qu’il m’a choisi pour « Trahisons ». Je pense que le point commun entre ces deux personnages, c’est l’aspect solaire. Pour Christophe, c’était très important qu’Emma soit un personnage solaire, jamais abattue même dans les moments les plus difficiles, et en phase avec ses aspirations.

– C’est cela qui vous a séduit ?

Il y a plein de choses qui m’ont séduites ! D’abord la pièce. Jouer des grands auteurs c’est toujours un cadeau pour un acteur. De plus, je trouve la construction originale, la thématique universelle. Ensuite je pense que s’attaquer à une langue comme Pinter – qui parait simple d’un premier abord mais qui est en fait très complexe – pleine de subtilités et qui se joue aussi tellement dans les silences, c’est un challenge extrêmement séduisant.

Les silences sont écrits pour avoir une signification. Il y a plusieurs valeurs à ces silences : « un silence », « un moment de silence. » Plus on est dans l’incarnation du personnage, plus ces silences viennent d’eux-mêmes. D’abord par la situation, mais aussi ce que l’on vit. Jouer Pinter demande de l’incarnation, c’est indispensable d’être dans la chair. Et j’ai rencontré Christophe que j’ai trouvé très sensible, authentique – ce qui n’est pas si courant dans notre métier. Ça m’a plu. Ensuite, j’ai rencontré François. J’avais déjà accepté la pièce et ça a confirmé que j’avais eu raison. On a une équipe formidable et c’est une grande chance. Et évidemment, le personnage parce que là encore c’est une femme qui veut être libre, avec quelque chose de très exaltant et en même temps de dangereux.

– Comment vous êtes-vous approprié le rôle ?

Quand je l’ai lu, j’ai cherché parce que je n’avais pas envie que ça soit simplement une femme qui trompe son mari. Je trouve ça très réducteur et ce n’est pas l’image que j’ai envie qu’on ait d’Emma. Parce qu’évidemment quand on est comédien on veut toujours sauver son personnage. Il faut justifier ses actions et en être convaincu. Cependant, pour pouvoir l’assumer il faut avoir les raisons de le faire. Ça ne veut pas dire qu’on est son personnage, mais il faut le décortiquer pour trouver les pourquoi.

Et c’est là que m’est apparue l’histoire de cette époque. C’est vraiment pour moi l’histoire d’une femme qui s’émancipe. Emma va le faire avec ses armes de femme qui complètent les hommes, c’est important dans l’équilibre ! Quand on dit « Trahisons » au pluriel ce n’est pas simplement entre les personnages, c’est aussi vis-à-vis de soi-même.

– C’est cela pour vous la trahison ?

« Trahisons » ça va bien au-delà d’un vaudeville avec le mari/la femme/l’amant. Je pense que c’est la complexité des relations entre trois personnages qui s’aiment. Et puis en même temps chacun a des inspirations personnelles fortes et tout cela vient s’entrechoquer. C’est le moment où on trahit l’autre pour ne pas se trahir soi. Le personnage d’Emma part dans sa vie avec des codes très établis sur la définition d’être une femme dans la société. Je pense qu’Emma a rencontré Robert et qu’elle est tombée amoureuse de lui. Il représentait peut-être quelque chose qu’il y avait chez son père. C’est quelqu’un de solide, l’archétype de l’homme de l’époque en fait.

– Et qu’est-ce que Jerry apporte à Emma ?

Je pense que son aventure n’est pas du tout préméditée. Les choses dans son couple se déroulent de façon très… classique. Sauf qu’au fond Emma a d’autres aspirations. Notamment une envie d’indépendance et d’être considérée intellectuellement. Si elle a choisi un mari qui est éditeur ce n’est pas un hasard, donc je pense qu’au fond elle a des ambitions artistiques.

Au début, Emma ne se pose pas de question sur le modèle qu’elle doit suivre. Cependant, elle rencontre Jerry et avec lui elle se sent l’égale. Au-delà d’une espèce de passion charnelle qu’elle a avec lui elle découvre autre chose : il la considère. Il lui passe un roman à lire et lui demande ce qu’elle en pense. Elle réalise qu’elle peut être une femme et avoir une place autrement. Je pense que c’est cohérent si Christophe a choisi de garder cette époque-là. Si l’on en sort ça replace la pièce dans un triangle amoureux de tromperies. Emma se libère du connu pour se découvrir elle-même à travers la situation. C’est une démarche très égoïste, mais elle est emportée dans le flot de l’époque. Elle se dit que c’est possible et ça vaut beaucoup de sacrifices. A un moment donné elle en veut à Jerry de ne pas la suivre dans cet enthousiasme. Jerry est un déclencheur mais il ne se rend pas compte de ce que ça génère en elle. Assez vite, elle lui dit : « Tu n’as jamais pensé à changer de vie ? ». C’est l’avant-dernière scène donc ça fait deux/trois ans qu’ils ont une aventure et ça va encore durer quatre ans. C’est le temps qu’elle va prendre pour se préparer à vivre une nouvelle vie qu’elle aurait aimé vivre avec lui s’il avait été aussi courageux.

– Il y a un dicton : « pour vivre bien, vivons cachés ». Comment cela résonne avec la pièce ?

Je ne pense pas que ça soit très confortable. C’est quelque chose de caché qu’ils ont par rapport à leur histoire, mais finalement ce qui est assez étrange c’est qu’ils continuent à vivre ça alors que Robert sait, ce que Jerry ignore. Emma est en train de faire sa mue et le temps que la chrysalide devienne papillon il faut du temps. Ce cocon participe à ça, ce sont des moments privilégiés qu’elle passe avec Jerry et qui la nourrissent.

– Comment envisagez-vous la reprise de janvier ?

Je suis très heureuse, très impatiente. On prend tellement de plaisir à être ensemble, à jouer cette pièce et partager cela avec le public. C’est un cadeau. Je pense qu’il y a des choses qui vont s’approfondir, évoluer d’elles-mêmes. C’est toujours intéressant de jouer une pièce et de la reprendre quelques temps après. On est fort de cet ancrage ; on connait mieux son personnage, on est plus libre et on se permet d’aller chercher d’autres choses. C’est une pièce qui repose beaucoup sur le lien entre les trois personnages, quand on vit tous ensemble des moments de complicité, ça nourrit les relations entre nos personnages.

Crédits photo : Lissandre Parat