Yannick Laurent : le plaisir dans l’éphémère de la représentation théâtrale

Yannick Laurent : le plaisir dans l’éphémère de la représentation théâtrale

Avec le bagage d’une quinzaine d’années d’expérience professionnelle, Yannick Laurent interprète Jerry, l’amant de «Trahisons». Il y a quatre ans à Avignon, le comédien rencontre Christophe Gand à qui il proposera la pièce qui les rassemble aujourd’hui. Charismatique et éloquent, Yannick Laurent reconnaît la beauté du théâtre dans les énigmes qui lui sont nécessaires et nourrissent «toute notre vie».

  • Vous êtes donc à l’initiative de ce projet.

«Trahisons» est une pièce que je connais depuis le Conservatoire et qui me trottait dans la tête. Le rôle de Jerry également, un acteur est plus relié à un rôle qu’a une mise en scène à proprement parler. Quand j’ai rencontré Christophe Gand on s’est bien entendu et on a tourné un film ensemble. Il avait déjà monté un Pinter, je pensais que «Trahisons» était une pièce qui pourrait l’intéresser et il a eu un coup de cœur.

  • Comment s’est passée votre rencontre avec les autres comédiens?

Très bien. Je me refuse à visualiser les personnages avant la pièce, sinon je serais perpétuellement déçu. Je ne suis qu’acteur et même si j’ai parfois la possibilité de donner mon regard, le reste m’échappe. C’est une constitution d’équipe qui s’est faite de façon très évidente. Christophe connaissait bien François Feroleto qui correspondait parfaitement à Robert, j’avais déjà travaillé avec Gaëlle Billaud-Danno et proposé à Christophe de la rencontrer. Tout s’est fait dans une grande fluidité et le premier théâtre auquel on a proposé «Trahisons» l’a tout de suite voulu.

  • Comment comprenez-vous votre personnage?

Jerry est beaucoup dans le déni, c’est quelqu’un d’extrêmement avant-gardiste professionnellement, mais très traditionnel dans sa vie privée. Pour moi il représente vraiment un schéma qui a cours depuis que la bourgeoisie existe. Malgré sa liaison, il a un mariage qui dur; moralement les gens veulent absolument que je morfle.

Il y a des personnages avec lesquels on sait qu’on a matière à travailler en tant qu’acteur, une résonance intime sans que l’on ait de ressemblance avec eux. Quand l’acteur est courageux c’est une monstruosité qu’elle révèle de nous. Mais encore une fois il ne faut pas inverser les choses, l’acteur n’est pas décisionnaire des rôles qu’il joue. C’est le metteur en scène qui choisit un acteur. J’ai simplement pensé que cette pièce pourrait être un endroit intéressant où se rencontrer; c’est pour Christophe «Trahisons», ça lui correspond.

  • Vous êtes-vous mis à la place de Jerry pour comprendre ses réactions?

C’est mon travail de comprendre. Je suis un acteur et ne fais pas de confusion entre le rôle et moi. En tant que Jerry, savoir pourquoi je réagis de telle ou telle façon c’est une question que je me pose chaque jour que je travaille la pièce. Tout l’enjeu est de donner quelque chose de soi au théâtre; quand je lis une réplique j’ai tout de suite la vision conventionnelle de la jouer.

Ça sonne à l’oreille de l’acteur et après on peut y amener quelque chose de soi; alors elle sonne comme personne d’autre ne pourrait la faire sonner. Il y a quelque chose d’intime que l’on transmet dans la situation et si on s’accorde avec le metteur en scène, ça reste. Ça suppose de prendre en compte tout l’apport du partenaire, les équilibres sont aussi avec les autres protagonistes. Si on n’apporte rien de soi dans un rôle, on est dans un archétype qui ne va pas toucher le public.

  • En rapport avec le titre de la pièce, qu’est-ce que la trahison pour vous?

C’est quand on renonce à quelque chose qui nous constitue. Ce qui est intéressant dans la pièce c’est qu’on ne parle pas que de trahisons amoureuses; c’est important bien sûr, mais il y a plus que cela et c’est là que c’est une très grande pièce. La trahison la plus forte c’est l’objectif de vie qu’inconsciemment s’étaient fixé ces deux amis qui sont comme deux frères, et dans ce sens-là Jerry casse le premier cet idéal. Avec des immenses auteurs comme Pinter, ce qui est fascinant c’est de laisser ouvertes des portes d’humanité dans lesquelles chacun va en partie se reconnaître.

  • Comment ressentez-vous ce que ce projet vous apporte?

J’ai le sentiment qu’avec ce personnage ma première jeunesse d’acteur s’est envolée et que l’opacité est maintenant la règle dans les personnages que je joue. Je n’aborde plus certains personnages avec un regard tranché. Jerry est un être de très grandes contradictions et en temps qu’interprète c’est quelque chose que je commence à ressentir. Ça ne rachète personne, mais tout le monde trahi ses idéaux, ça participe à accepter l’immense opacité des êtres.

Le seul objectif clair de Jerry dont on puisse parler c’est celui du début de l’histoire – donc à la toute fin de la pièce – avec son coup de foudre pour Emma et le désir de ce qu’il y a de plus puissamment excitant, la femme la plus interdite pour lui, celle de son meilleur ami. Ensuite il y a une dimension supplémentaire à la trahison parce que ça dur et pose plus tard la question de la paternité.

  • Quelle place accordez-vous au thème de libération de la femme dans la pièce?

C’est le grand dada de Gaëlle ! (rires). C’est important et très juste qu’elle le ressente comme ça. Gaëlle porte quelque chose de différent parce que c’est la seule femme dans un univers d’hommes. Après, je pense que c’est plus la libération des mœurs et de la société que porte la pièce, avec celle de la femme et dedans le désir roi. Dans cette pièce Emma ne subit pas, elle est aussi vampirique et égoïste que les autres, suit son désir et se rapproche petit à petit de son envie d’émancipation artistique. Dans la dernière scène – au moment de la rencontre – c’est la capacité à désirer et concrétiser ce désir.

  • Quelques idées pour la reprise?

Il y a des choses qui me sont apparues et qui vaudraient peut-être le coup d’essayer, mais que je ne validerais que si ça renforce la scène. Dès qu’un projet se finit, je passe à autre chose et fais confiance au fait que la vie, les rencontres et les autres projets nourrissent l’acteur que je suis.

Chaque équipe a son énergie interne et Christophe est quelqu’un du dialogue. Il écoute les interprètes et ses jugements ne sont pas préétablis; on a beaucoup de notes au fur et à mesure des représentations et c’est une méthode que j’apprécie beaucoup. On est sans cesse en train d’ajuster et c’est pour ça que je ne prépare rien de mon côté. Le théâtre est vraiment un sport collectif. Je suis optimiste et très heureux, c’est une chance de se surprendre différemment. Je suis un acteur qui aime l’incertitude, je suis heureux de ce qui peut être remis en question. C’est le plaisir du théâtre que tout s’efface au fur et à mesure.

Crédits photo : Lissandre Parat

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