Le 8 mars, on en parle ! Féminisme racisé ?

Le 8 mars, on en parle ! Féminisme racisé ?

En 1977, les Nations Unies officialisent la Journée internationale des droits des femmes. Un événement symbolique qui permet de faire le point sur le passé, le présent, et le futur du féminisme. Durant cette semaine, du lundi au vendredi, Sorb’on lance un projet d’interviews qui permet aux femmes de prendre la parole pour revendiquer leurs droits et raconter leur histoire. Rien n’est gagné, tout est à construire. Alors le 8 mars, on en parle. Aujourd’hui, nous sommes allés à la rencontre de Sarah, étudiante à la Sorbonne, féministe, queer et racisée.

  • Bonjour Sarah, présente-toi un peu.

Bonjour Nina ! Je m’appelle Sarah, j’ai 21 ans et je suis étudiante en lettres à la Sorbonne. J’aimerais travailler dans l’édition jeunesse. Au sein de la faculté, je suis rédactrice Sorb’on, et je suis au bureau de la BAFFE, l’asso féministe de feu Paris IV. Je suis une meuf queer, cis et racisée. Les différentes identités, je les utilise assez peu. Elles sont très utiles dans les mouvements de luttes, mais d’un point de vue plus personnel, je ne me sens pas toujours légitime. J’ai un père juif et une mère musulmane, et la liste de mes origines ferait exploser la limite de signes de cet article. Si on devait faire un grand bingo des minorités, je gagnerais probablement le gros lot.

  • Quel rapport entretiens-tu avec ta féminité ?

Compliqué. Petite, ça allait assez bien, j’aimais les robes à froufrous et j’organisais des faux mariages. La féminité, pour moi, c’était tout ce que ma mère représentait. Comme je la trouvais belle et que je lui ressemblais, je me trouvais belle. Cependant, les choses se sont compliquées plus tard. J’ai pris des formes très jeune, et je n’avais absolument pas les armes pour comprendre et gérer le regard des mecs sur moi. Je prenais ça pour un jeu, avant de comprendre ce que c’était vraiment. J’ai subi plusieurs agressions et ça a forcément eu des conséquences sur mon rapport au corps. Aujourd’hui, on est en cohabitation pacifique.

  • Et quel rapport entretiens-tu avec le concept de féminité en général ?

C’est un peu du papier mâché à mes yeux. J’ai commencé à me déconstruire quand j’ai compris qu’il n’y avait pas que des couples hétéros. On m’avait dit qu’être une femme c’était aimer un homme et porter ses enfants. J’ai tout remis en cause. En fait, la plupart de ce qu’on met derrière le concept de « féminité » sont des injonctions, qui limitent et contribuent à un système d’oppression. Être mince, polie, gentille, apprêtée, souriante, ce n’est pas ça qui fait de toi une femme. Ton genre, c’est celui auquel tu t’identifies, et tu peux en faire ce que tu veux. On m’a éduquée pour être une femme gentille, prévenante, pleine de compassion. Or, même si ce sont des qualités dont je suis fière, j’ai envie de prendre plus de place.

  • Quelle est ta définition du féminisme ?

On se fait de fausses idées sur ce que ça veut dire « être féministe ». Ainsi, j’entends souvent « je ne suis pas féministe mais je crois en l’égalité ». Si vous pensez que tous les individus devraient naître libres et égaux en droit : bravo, vous avez droit à votre badge ! Pareil pour le militantisme. Cependant, lutter pour l’égalité des genres, ça commence dans la sphère privée. C’est l’oncle limite à table, le pote relou en soirée, ou le prof qui se croit drôle en cours. C’est par ça que j’ai commencé.

  • Quel est ton parcours dans le militantisme ?

En première L, j’ai fait un documentaire sur le rapport aux genres. J’ai voyagé avec ma caméra chez des potes, des collègues, des connaissances. J’ai eu des témoignages très touchants, vu des consciences s’éveiller au fil des questions, entendu autant de vérités que d’êtres humains. C’était magique. J’ai été déscolarisée suite à une agression, j’ai passé mon bac en candidate libre à Paris, et je l’ai eu. Quelques mois plus tard, j’ai vu un post de Pauline, la présidente de la BAFFE, sur le groupe Facebook de l’université. Intriguée, je suis allée à une réunion. Quelques semaines plus tard, il y a eu la première semaine du genre. Ça a été la meilleure semaine de ma vie d’étudiante, c’est comme ça que je suis entrée dans une sphère plus militante.

  • Peux-tu nous parler un peu de l’action de la BAFFE ?

Malgré les actions de l’AGEPS avant la BAFFE, la Sorbonne avait cruellement besoin d’une association dédiée uniquement à la lutte contre les discriminations de genre. Durant la semaine du 8 mars 2017, des membres de toutes les associations engagées sont venu.e.s assister à la naissance de la BAFFE. La première conférence a fait salle comble. Ensuite, dans la même semaine on a eu les tables rondes « Fais pas genre ».

L’une d’entre elles était sur l’écriture inclusive. Elle était tenue par Sara Benoist, la meilleure professeure que je n’ai jamais eue. C’était la première fois qu’on me disait que j’avais la possibilité de prendre le pouvoir. Après ça, je me suis sentie comme une super-héroïne. Alors j’ai intégré la BAFFE. Pour que les femmes prennent la place qu’elles méritent. On travaille sur plusieurs plans pour lutter contre les discriminations de genres. On assure une veille pour  accompagner les victimes, on organise des événements, on travaille au niveau institutionnel sur une charte égalité.

  • As-tu des expériences de discrimination que tu as pu subir par rapport à ton genre ?

Comme toutes les meufs, malheureusement, je subis des agressions et des micro-agressions. Ça va du harcèlement de rue à des tentatives de viols. Plus généralement, on me prend moins au sérieux qu’un mec. Par ailleurs, j’ai beaucoup travaillé dans la vente, dans des équipes surtout masculines. Les clients se permettaient plus facilement de s’adresser à moi familièrement, de m’appeler « mademoiselle » « jeune fille », « ma belle ». Ensuite, je suis une femme racisée. Par conséquent, je subis des discriminations propres à l’accumulation de ces deux identités. Mais maintenant j’envoie bouler les machistes, je déconstruis mes préjugés et je me crée un environnement plus sain.

  • Existe-t-il un féminisme racisé à part entière ?

Il existe une myriade de féminismes. Je ne prétends pas tous les connaitre, mais il existe des féminismes qui prennent en compte l’ensemble des oppressions que subit une personne simultanément. On appelle ça l’intersectionnalité.

Selon moi, à partir du moment où on lutte contre des discriminations, on doit prendre en compte toutes les discriminations, même si c’est compliqué. Je ne suis pas une femme, puis queer, puis une meuf racisée. Je suis un ensemble de toutes ces identités, je subis toutes ces oppressions. Par conséquent, je lutte contre elles toutes. Plus spécifiquement, les meufs racisées subissent plus d’oppressions, et elles subissent des oppressions qui leur sont propres. En excluant les questions de racisme de la lutte contre le patriarcat, on exclut toutes les meufs racisées.

  • As-tu des expériences de discrimination par rapport à tes origines ?

Oh, beaucoup ! Dressons un petit historique non-exhaustif. D’abord, je suis partie d’un établissement parce qu’un mec m’avait traitée de « sale bougnoule » en me crachant dessus. J’en ai parlé au directeur, bien sûr, aucune action n’a été prise. Par ailleurs, j’ai subi dans une agression, dans un second établissement. Toujours en vente, on supposait souvent que j’étais caissière, femme de ménage, et pas libraire par exemple. Ce qui n’est jamais arrivé à mes collègues caucasiennes, qu’importe leur âge.

  • Si tu avais une baguette magique et que tu pouvais changer la représentation des femmes racisées dans les médias, qu’est-ce que tu modifierais ?

J’aimerais qu’il y ait beaucoup plus de personnes racisées dans le paysage médiatique, et pas simplement quand il se passe quelque chose de catastrophique. Que les rôles de femmes racisées soient joués par des femmes racisées. Vu le peu de rôles écrits pour des personnes racisées, je trouve ça honteux qu’on les fasse encore jouer par des personnes blanches. J’aimerais que les rôles écrits pour les femmes racisées soient plus nombreux, plus diversifiés, moins stéréotypés. Que le paysage médiatique soit représentatif de notre diversité, parce que c’est vital.

  • Que penses-tu de « la Journée des droits des femmes », est-ce encore décisif aujourd’hui ?

Les droits des femmes déjà acquis sont toujours en danger et il reste de nombreux droits à acquérir. C’est un combat toujours d’actualité, à mener tous les jours de l’année. Cette date du 8 mars proclamée par l’ONU est surtout symbolique, bien sûr. Mais c’est l’occasion de mobiliser plus de monde, de communiquer sur la situation, d’en faire un bilan. Parce qu’une journée c’est trop peu, on a prévu une belle semaine du genre, semblable à la première.

  • Est-ce que tu sens un progrès dans la situation des droits des femmes ?

On a assisté à une certaine libération de la parole des victimes et des témoins ces derniers mois. Cet élan aurait pu s’étouffer mais il a perduré, créant de nouvelles associations, comme Time’s Up. On a enfin obtenu une chargée égalité à Sorbonne. Cependant, dans le même temps, des droits acquis sont menacés. On a tendance à penser que tous les « vrais » combats ont été gagnés, et que les luttes à venir seront soit futiles, soit dans des pays en développement. Mais Trump est au pouvoir, alors qu’il est connu pour être un prédateur sexuel. Ensuite, l’accès à l’avortement est menacé dans plusieurs états. Il n’est même pas encore acquis dans certains pays européens, comme l’Irlande. Nos droits sont extrêmement fragiles.

  • As-tu une femme qui fait office de modèle pour toi ? Si oui, pourquoi ?

Une seule, c’est dur. J’ai beaucoup d’admiration pour toutes les femmes qui osent, qui s’entraident, qui s’opposent au système. La majorité sont que trop peu connues. Pénélope Bagieu, avec ses deux tomes des Culottées.  J’ai été marquée par le témoignage de Sonita Alizadeh, aussi. Aude GG, sur sa chaîne YouTube, a aussi une série de portraits de femme : Virago. J’y ai découvert le personnage de Marguerite Durand, fondatrice du premier quotidien féministe au monde. C’est ses archives qui ont donné le jour à la bibliothèque Marguerite Durand, spécialisée en Histoire des femmes, du féminisme et du genre. C’est grâce à des archives comme celle-ci que des ouvrages sur l’Histoire des femmes peuvent voir le jour.

  • Quelque chose à ajouter ?

Toutes mes interventions sont purement personnelles. Je n’entends pas être une porte-parole de la BAFFE, des femmes, des personnes racisées, queer, juive ou musulmane. À toutes les meufs qui nous lisent : prenez la place, n’ayez pas peur de faire entendre votre voix, de prendre action !

Merci Sarah pour ton témoignage.

Crédit photo: Pernelle Rd

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