Le 8 mars, on en parle ! Féminisme et classisme

Le 8 mars, on en parle ! Féminisme et classisme

En 1977, les Nations Unies officialisent la journée internationale des droits des femmes. Un événement symbolique qui permet de faire le point sur le passé, le présent, et le futur du féminisme. Durant cette semaine, du lundi au vendredi, Sorb’on lance un projet d’interviews qui permet aux femmes de prendre la parole pour revendiquer leurs droits et raconter leur histoire. Rien n’est gagné, tout est à construire. Alors le 8 mars, on en parle. Aujourd’hui, nous sommes allés à la rencontre de Pauline, qui parle de son féminisme et de ses problèmes financiers.

  • Bonjour Pauline, présente-toi un peu.

Je suis étudiante en communication à Paris après deux années de prépa dans le Nord et une année de fac à la Sorbonne. J’ai 19 ans. A côté de mes études je travaille dans une association qui donne des cours de français à des migrant.e.s, et j’enchaîne quelques petits boulots pour pouvoir assumer le coût de la vie à Paris.

Je suis également  impliquée dans la vie étudiante de mon école, ce qui me fait un emploi du temps assez chargé.

  • Quel rapport entretiens-tu avec ta féminité, et le concept même de féminité en général ?

J’ai beaucoup de mal avec l’idée de féminité : j’adore les choses traditionnellement féminines, notamment au niveau vestimentaire, mais j’ai du mal à les assumer, sans trop savoir pourquoi. Pour autant, j’ai toujours peur de ne pas paraître assez féminine, comme si c’était cette qualité qui me donne de la valeur.

Depuis que je peux choisir mes propres tenues et encore plus depuis que je ne vis plus chez mes parents, je porte des vêtements assez larges ou typiquement masculins, jusqu’à m’habiller directement dans la partie « homme » des magasins. Pourtant, je me sens fondamentalement femme. Je suis heureuse dans mon genre, et je n’ai jamais questionné le fait d’être née femme.

  • Es-tu féministe militante ? Si oui, pourquoi ?

Je me considère comme féministe militante, parce que l’un sans l’autre me semble impossible. Il n’y a pas de féminisme passif, involontaire. On peut exprimer son féminisme en dehors des manifestations, que j’évite à cause de la foule, mais je ne pense pas qu’on puisse être féministe par accident.

Le militantisme, c’est aussi des petits actes : corriger une remarque sexiste, agir contre un comportement nocif ou oppressif dont on est témoins, écouter ce que les personnes moins privilégiées ont à dire et le prendre en compte dans la lutte. Au-delà des commentaires et des prises de position sur les réseaux sociaux, j’essaie autant que possible de contribuer financièrement aux initiatives militantes, par des cagnottes ou des dons, parce qu’il faut pouvoir financer les projets.

  • As-tu des combats qui te tiennes particulièrement à cœur ?

Le combat pour la déstigmatisation des troubles mentaux me tient particulièrement à cœur et entre dans la problématique plus générale d’un féminisme intersectionnel et plus inclusif des personnes invisibilisées par la société. De même, le droit à disposer de son corps et surtout de sa sexualité me semble une des priorités du féminisme, parce que malgré une apparente impression de liberté, c’est encore un combat majeur à mener. Je commence également à m’intéresser à la question des travailleur et travailleuses du sexe, qui divise la sphère féministe.

  • Tu es membre de la BAFFE. Est-ce que le féminisme en milieu étudiant comporte des enjeux qui lui sont propres ?

J’ai rejoint La BAFFE il y a presque un an je pense, parce que des bénévoles de l’association dont je fais partie, InFLEchir m’en ont parlé et je ressentais le besoin de trouver un endroit où parler de féminisme dans un contexte étudiant. Le féminisme en milieu étudiant est un sujet tout particulier, et qui me touche beaucoup.

Une de mes meilleures amies a été harcelée gravement par un professeur de lettres à qui elle faisait confiance quand nous étions en prépa. Malgré le traumatisme et de nombreuses preuves, le coupable est resté impuni et enseigne encore. Si une association féministe avait existé dans l’établissement, j’aime à croire qu’elle aurait pu trouver un soutien solide.

  • Tu as des soucis financiers. Est-ce important pour toi d’inclure cet élément dans ton féminisme ?  

Oui, les problèmes d’argent occupent l’esprit tout le temps, et sont une source de stress énorme. Ils mènent à un isolement progressif, aussi bien social que mental.

Quand on est une femme, il y a des besoins en plus à assumer, notamment au niveau de la santé : produits hygiéniques pour les règles, par exemple. Mais également plus d’attentes : les clichés sexistes dans la société attendent une certaine tenue et un aspect physique pour les femmes, qui est plus difficile à atteindre quand on a des soucis financiers. De même, l’accès à des produits alimentaires sains est rendu plus compliqué.

J’ai dû faire des choix au niveau de ma santé à cause de manque de moyens, ce qui a également eu une répercussion sur ma capacité à suivre correctement mes études. Ces dernières ont aussi pâti de mon emploi du temps plein : cumuler les jobs pour avoir les moyens de vivre nécessite forcément de négliger le travail demandé par les études.

C’est pour ça qu’inclure la situation économique dans le féminisme intersectionnel me semble essentiel : entre deux femmes, celle qui est avantagée économiquement ne vivra pas les mêmes situations que l’autre, sur beaucoup de plans différents (que je n’ai pas forcément vécu, je tiens à préciser). Par exemple, une femme avec les moyens financiers de se défendre ne dénoncera pas forcément son harceleur, c’est certain et prouvé : les plaintes déposées ne sont qu’une partie infime de l’iceberg. Mais si elle fait le choix de parler de son expérience, elle sera probablement plus accompagnée que quelqu’un ne pouvant payer un psychologue ou des frais d’avocat.

Ça fait partie du féminisme intersectionnel, intégrer les différences économiques (ou autre, comme l’orientation sexuelle, la religion, la couleur de peau, etc) aux revendications féministes.

  • Que penses-tu de la journée internationale des droits des femmes ? 

Pour moi elle reste importante, même si le féminisme est un combat quotidien, il est nécessaire d’avoir une journée, même si c’est peu, qui cristallise l’attention médiatique sur la question de la lutte pour les droits des femmes. Pour autant, il faut réussir à transformer l’attention du public, des médias et des politiques pendant cette journée en des actions concrètes, et c’est là le plus dur. Souvent, l’impression amère qu’il reste le lendemain c’est qu’on a laissé les femmes gueuler 24h pour être tranquille le reste de l’année.

  • As-tu perçu un progrès au sein des droits des femmes ?

J’ai l’impression que la parole se libère d’année en année, ce qui est incroyablement positif. La discussion sur le consentement et le harcèlement est devenue beaucoup plus centrale et médiatisée. Il y a eu le mariage pour tous, évidemment, et des avancées dans la parité. Mais c’est un progrès en demi-teinte : plus le discours féministe se diffuse, plus le discours anti-féministe se renforce. Le harcèlement numérique de celles qui osent prendre la parole est monstrueux et tellement nocif, qu’il peut pousser d’autres à se taire, et il reste encore grandement impuni.

Le système policier et juridique n’est pas encore capable d’accueillir correctement les récits des victimes et de les prendre en charge comme elles le méritent et en ont besoin. Enfin, on écoute pas encore assez les femmes, toutes les femmes (racisées, transgenres, queer, ne correspondant pas aux critères physiques de la société…).

L’enjeu principal est celui de la représentation des différents profils qu’englobe le féminisme, et de leurs différents besoins. Il faut une action gouvernementale concrète pour protéger les femmes, surtout quand on voit le nombre de féminicides ayant déjà eu lieu en 2018, alors que nous sommes tout juste début mars.

Est-ce que tu as un modèle de militantisme ?

Je suis inspirée par les actions de nombreuses femmes. Ma mère a toujours pratiqué un féminisme discret mais puissant que j’ai ressenti tout au long de mon éducation et encore maintenant, et elle reste un modèle premier pour moi. Les illustratrices Diglee ainsi que Pénélope Bagieu ont été celles qui m’ont vraiment initié, via leurs blogs, au féminisme. J’admire l’action de personnes comme Laurène Bastide (créatrice du podcast La Poudre), ou des newsletters Les Glorieuses et La Zouzletter.

Enfin, des autrices et activistes comme Chimamanda Ngozi Adichie ou Dana Suchow (aka Do The Hotpants, activiste bodypositive) m’inspirent beaucoup par leurs mots et leurs actions.

Merci pour ton témoignage Pauline.

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Crédit photo : Pernelle Rd