Les Rohingyas, brève analyse géopolitique et historique

Les Rohingyas, brève analyse géopolitique et historique

Depuis la mi-Janvier la Birmanie a amorcé le retour de Rohingyas réfugiés au Bengladesh. Au total plus de 750 000 individus de cette communauté musulmane devraient être rapatriés par le gouvernement dans des camps situés à la frontière. Cependant, la minorité est encore loin d’être en sécurité en Birmanie où des exactions continuent à être perpétrées, comme le rapporte Amnesty international.

Le gouvernement d’Aung San Suu Kyi a fait un premier pas le 10 janvier en reconnaissant que son armée avait pris part au massacre. Néanmoins, celui-ci a également démenti une enquête basée sur des témoignages Rohingyas de l’agence “Associated Press”. La situation reste donc complexe en Birmanie où se produit un nettoyage ethnique voire un génocide depuis des décennies dont nous entendons finalement peu parler. Retour sur les origines de cette ségrégation dans un pays pluriethnique.

Un conflit ancien …

Le conflit entre les Rohingyas, minorité musulmane non reconnue, et les Bouddhistes Birmans, majoritaires dans le pays (90% de la population environ), est ancien. Il est basé sur des raisons politiques et économiques qui expliquent des décennies de discrimination et de mise au ban. Il faut remonter à l’époque de la colonisation britannique qui débute en 1824 pour mieux comprendre la situation actuelle. Le premier territoire conquis par les britanniques se situe au Nord-Ouest du pays : c’est l’Arakan. Les britanniques font appel à des travailleurs Bengalis, musulmans venus d’Inde pour l’exploiter.

Aujourd’hui la majorité des Rohingyas vit dans l’Arakan, ils sont accusés par certains nationalistes birmans d’être les descendants de cette main d’œuvre Bengali. Les Rohingyas s’opposent cependant à cette théorie affirmant leur présence sur la cote Arakanaise dès le XVème siècle.

La minorité Rohingya rejetée représente 1 million de personnes dans l’État de l’Arakan, autour de sa capitale Sittwe et doit cohabiter avec 2 millions de bouddhistes. L’histoire de son exclusion est longue et est renforcée par des mesures politiques excluantes. En effet, dès 1948 le bouddhisme est déclaré religion d’État et les minorités sont écartées du pouvoir par les nationalistes. En 1982, le peuple est exclu de la nationalité birmane et devient apatride.

… qui s’envenime à partir des années 90

À partir des années 90, l’ultranationalisme birman s’oppose fortement aux minorités prétendant défendre l’identité bouddhistes. En 1991, 25000 Rohingyas sont chassés vers le Bengladesh. La plupart de ces réfugiés sont rapatriés l’année suivante puis poussés à nouveau à l’exode.

En 2012, une nouvelle flambée de violence a lieu dans l’Arakan. Human rights watch fait alors état de la découverte de deux charniers. On dénombre environ 200 morts et 140 000 nouveaux déplacés qui cherchent à nouveau refuge dans des camps. En 2015 la situation continue d’empirer, on fait état de 8000 réfugiés piégés en mer qui tentent de fuir mais sont refoulés par la Thaïlande et la Malaisie. Dans l’Arakan la population des Rohingyas est toujours privée de tout et subit toujours de mauvais traitements. On parle alors d’une grave crise humanitaire.

La situation actuelle

Avec l’arrivée d’Aung San Suu Kyi au pouvoir la communauté internationale espère une amélioration de la situation. Cependant, les forces militaires, qui occupent un quart des sièges à l’assemblée et l’électorat, majoritairement bouddhiste, d’Aung San Suu Kyi font pression.

En octobre 2016 un groupe d’insurgés musulmans, l’armée du salut des Rohingyas de l’Arakan s’en prend à des postes de police des frontières, ce à quoi l’armée riposte brutalement. Les Rohingyas sont désormais qualifiés de terroristes. On assiste ensuite à l’émergence d’une insurrection armée musulmane dans l’Arakan. Elle est dirigée par des Rohingyas vivant en Arabie Saoudite selon l’international crisis group. Cette organisation qui se serait constituée en opposition aux massacres de 2012 devient cependant un prétexte aux autorités et à la population pour perpétrer les pires exactions à leur égard.

Des raisons politiques …

Les Rohingyas sont avant tout des boucs-émissaires de frustrations économiques et politiques idéaux dans un pays pauvre et longtemps soumis à la dictature. Ils sont notamment désignés comme cibles par le mouvement de moines bouddhistes 9/6/9 à l’idéologie raciste et islamophobe qui les associe à l’envahisseur britannique de l’époque de la colonisation. Leur expulsion est voulue par l’ancienne junte militaire et ceux qui composent l’actuel gouvernement car l’État de l’Arakan est un territoire clef, propriétaire de richesses importantes.

… et économiques au massacre des Rohingyas

L’Arakan est un État riche en hydrocarbures et situé stratégiquement entre la Chine et l’Inde. Depuis 2013 un gazoduc transporte la production de gaz offshore au large des côtes de l’Arakan vers la Chine, ce qui génère 1,13 milliards de royalties pour l’État central birman. Un autre relie depuis 2015 le gisement Birman à la Chine. Par ailleurs l’Arakan se situe près de la nouvelle route maritime de la soie et constitue donc un espace clef en Asie. De par sa position, l’Etat de l’Arakan pourrait être source de juteux contrat pour la classe militaro-oligarchique alors que près de 44% des Rohingyas vit sous le seuil de pauvreté contre 25% au niveau national.

Les autorités politiques utilisent donc les origines ainsi que la religion de cette minorité comme un prétexte et entretiennent la violence des populations envers les Rohingyas pour disposer plus librement de l’espace. Les militaires parlent donc de terroristes et annoncent aux birmans une invasion musulmane. Ils s’appuient également pour cela sur le risque que représente l’armée du salut des Rohingyas de l’Arakan qui n’est en fait qu’une riposte à des années d’exclusion et de violence à l’encontre d’un groupe isolé.

Nous condamnons toutes les violations des droits de l’homme“, Aung San Suu Kyi.

Pour conclure

Aujourd’hui, alors que Aung San Suu Kyi parle “d’un pas positif” le rapatriement des Rohingyas bien qu’amorcé semble difficile. Le 19 Septembre Aung San Suu Kyi s’est également dite désolée pour les civils pris au piège de la crise : “Nous condamnons toutes les violations des droits de l’homme“.

La communauté internationale reste perplexe face à des paroles qui ne mesurent pas la catastrophe de l’épuration ethnique voire du génocide en train de se produire, surtout que la Birmanie cherche à le cacher. “Depuis la fin de l’année 2017, le gouvernement birman a rasé au moins 55 villages” rapporte “Human rights watch”.

Si un retour des populations est déjà amorcé on peut se demander comment bâtir des relations pacifiées entre la population Birmane et la minorité des Rohingyas après un passé si douloureux et alors que rien ne semble fait pour que cette ethnie soit enfin reconnue.

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