Jean-Claude Kaufmann vs. Stéphane Edouard : du débat sociologique à l’affrontement médiatique et juridique

Jean-Claude Kaufmann vs. Stéphane Edouard : du débat sociologique à l’affrontement médiatique et juridique

Ayant qualifié « d’arnaque » la prétendue scientificité des thèses de l’expert-sociologue de l’émission de télé-réalité « Mariés au premier regard », Jean-Claude Kaufmann a annoncé mardi 20 février avoir été mis en examen pour diffamation. Une affaire qu’il considère comme une attaque directe contre la sociologie. Et qui suscite un véritable débat au sein même de la discipline.

C’est une véritable crise que subit en ce moment la sociologie. Souvent décriée, toujours sujette à débat, jamais elle n’avait atteint un tel paroxysme dans l’affrontement de ses spécialistes. Et la cause de ce bouleversement n’est autre… qu’une émission de télé-réalité : « Mariés au premier regard ». Le concept ? Un homme et une femme qui ne se connaissent pas se rencontrent le jour même de leur mariage. Leur couple est formé par trois experts — un psychologue, un sexologue et un sociologue — qui prétendent pouvoir déterminer scientifiquement la compatibilité amoureuse des candidats.

Une plainte pour diffamation

Lors de la diffusion de l’émission en novembre 2016 sur M6, le journal 20 Minutes publiait un article dans lequel la journaliste dénonçait les « prises de position très tranchées sur les femmes » ainsi que l’absence de légitimité de l’expert-sociologue Stéphane Édouard qui incarnait « la caution scientifique » du programme selon la chaîne. Contacté par le quotidien, l’ancien directeur de recherche au CNRS Jean-Claude Kaufmann s’indignait de la prétendue scientificité de ces thèses. Il avait lui-même travaillé sur la construction du couple et des identités.

« On ne s’intitule pas soi-même sociologue, on peut être dans le coaching ou dans le développement personnel, déclarait-il. Un coach ayant fait des études de sociologie c’est très bien, mais quand il parle de ses thèses scientifiques, c’est de l’arnaque ».

Le principal intéressé avait immédiatement porté plainte pour diffamation contre le site de 20 Minutes. Il en avait obtenu la publication d’un droit de réponse. Il y dénonçait les « contre-vérités » portées à son encontre. Il soulignait ainsi être « titulaire d’un Diplôme d’Études Approfondies (DEA, soit un bac +5) en sociologie des organisations à l’Institut d’Études Politiques de Paris ». Et d’ajouter : « Dès lors, me présenter comme un expert en séduction monnayant ses conseils […] est à la fois inexact et attentatoire à ma considération ».

Un appel à la défense de la sociologie menacée

Plus d’un an après la plainte, Kaufmann a été entendu par un juge d’instruction en janvier 2018. Il a été mis en examen pour complicité de diffamation. Dans un texte intitulé « Défendons la sociologie menacée », envoyé le 20 février à certains de ses collègues puis massivement relayé sur les réseaux sociaux et sur le site du Nouveau Magazine Littéraire, il appelle à la défense de la discipline sociologique qui se trouve là juridiquement muselée.

« Ce texte est un appel pressant pour que la communauté scientifique des sociologues se mobilise, se saisisse de ce qui est bien plus qu’un fait divers et qui engage l’avenir de la discipline si nous laissons passer cela sans réagir. Si le procès débouche sur une condamnation, les vannes seront encore plus ouvertes pour que tout et n’importe quoi soit proclamé au nom de la science et de la sociologie. Je vous demande donc de réagir, un peu pour moi-même bien sûr […], mais surtout pour la discipline, car ce qui se passe n’a rien d’anecdotique »

 Et à cet appel à la réaction, la communauté sociologique n’a pas manqué de répondre. Le Comité exécutif de l’Association Française de Sociologie (AFS) a rédigé une tribune de soutien à l’accusé qui comptabilisait déjà 1 300 signataires dimanche 25 février à 9 h 30. Le Bureau de l’AISLF, l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française, a également exprimé son soutien à Jean-Claude Kaufmann qui « n’a fait que rappeler l’exigence de validation par les pairs de la science en dénonçant “l’arnaque” que constituaient des usages péremptoires de “vérités sociologiques” dans certaines émissions de télé-réalité ».

Un affrontement médiatique

Il y a pourtant une chose sur laquelle les deux sociologues se rejoignent. Tous deux dénoncent ce que Stéphane Édouard appelle le « demi-monde média-sociologique ». En effet, si « le monde académique, comme l’affirme Kaufmann, […] se fait désormais déborder par ce qui se passe sur la scène médiatique et numérique », il est par suite directement projeté sur celle-ci alors qu’il s’attache paradoxalement à en dénoncer les dérives. Les réseaux sociaux deviennent alors le lieu de conflit entre les sociologues. Quant au débat, il glisse de la revue scientifique à l’affrontement médiatique.

Ainsi, le 20 février, à 11 h 35, Stéphane Édouard revient sur la lettre ouverte de Kaufmann qui considère la sociologie menacée et s’adresse directement à lui en cinq points. Il affirme ne pas avoir porté plainte contre lui mais uniquement contre l’article du site 20 minutes.

Stéphane Édouard a posté le même jour une vidéo sur Youtube dans laquelle il qualifie Kaufmann de « BHL de la sociologie » et se montre plus virulent dans ses propos en s’affranchissant cette fois-ci du vouvoiement : « À ceux qui ne te connaîtraient pas, ils sont quand même très très nombreux parce que faut avouer que personne ne te connaît. Tu n’es pas Goffman (NDLR, Erving Goffman), tu es Kaufmann ».

Dans le nouveau message qu’il intitule « Le monde à l’envers », publié le 23 février sur sa page Facebook, le retraité du CNRS, lui, ne s’adresse pas directement à son adversaire : « Stéphane Édouard tente aujourd’hui de se défendre sur les réseaux sociaux […] De se défendre non sur le plan scientifique bien sûr, mais par une attaque procédurière kafkaïenne ».

Un « cauchemar » qui n’est pas près de se terminer puisque Stéphane Édouard a annoncé qu’il publierait très bientôt une nouvelle vidéo sur sa chaîne Youtube. De plus, aucune date n’a été communiquée à ce jour pour le procès qui devrait avoir lieu dans les mois à venir. En attendant, c’est un véritable débat engagé dans le monde de la sociologie. Sans doute lui permettra-t-il de mieux s’organiser pour préserver l’autonomie intellectuelle de ses chercheurs face aux mondes médiatique et judiciaire.

Crédits photo : Libération

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