Ecriture inclusive : un combat pour l’égalité

Ecriture inclusive : un combat pour l’égalité

Cécile Kerdilès, enseignante en Histoire-Géographie dans un collège de Noisy-le-Sec (93) pratique l’écriture inclusive. Depuis plusieurs années, elle écrit au tableau avec le point médian et enseigne à ses élèves une manière d’écrire plus égalitaire. Rencontre.

Malgré le bannissement de l’écriture inclusive dans les textes officiels prononcé par Edouard Philippe en novembre dernier, certains résistent. Depuis 3 ans maintenant, Cécile Kerdilès, enseignante en Histoire-Géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis, la pratique avec ses élèves. Militante, féministe et engagée à gauche, cette pratique va de soi pour elle. Sorb’on est allé à sa rencontre.

  • Bonjour Cécile, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis enseignante en Histoire-Géographie. C’est ma sixième rentrée en tant qu’enseignante en comptant mon année de stage que j’ai également faite dans le 93. Cela fait donc 6 ans que j’enseigne dans des collèges du 93, et c’est ma deuxième année à Noisy-le-Sec. Avant j’ai été dans un collège à La Courneuve, à Saint-Ouen et à Saint-Denis. Cela fait trois ans que je pratique l’écriture inclusive vraiment de manière intégrale en cours ; c’est-à-dire que je fais énormément d’efforts à l’oral pour être la plus inclusive possible et à l’écrit, je mets à jour mes fiches d’exercices, mes leçons et ce que j’écris au tableau pour que ce soit inclusif.

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à pratiquer l’écriture inclusive ?

Ce qui m’a amené à pratiquer l’écriture inclusive, ce sont mes engagements. Je suis fortement impliquée dans un syndicat de l’enseignement. Je suis déchargée depuis 3 ans à raison d’un quart temps ; le reste du temps je suis au collège. C’est en commençant à militer syndicalement et politiquement que j’ai connu cette pratique d’écriture. À travers des tracts et des matériels que mon syndicat diffuse, parce que je suis dans un syndicat qui est à la pointe du féminisme, de l’antisexisme pour moi.

Puis, j’ai commencé personnellement à l’utiliser dans mes correspondances personnelles et dans ma pratique personnelle. Ensuite, très rapidement, je l’utilise au travail parce que cela avait un sens de l’utiliser auprès des élèves.

  • Votre engagement féministe passe-t-il par d’autres biais que cette forme nouvelle d’écriture ?

J’essaie aussi de pratiquer une pédagogie antisexiste qui ne passe pas que par l’écriture inclusive. Je fais attention aux choix de sujets que je peux faire dans mes cours, dans les postures que je vais prendre par rapport aux élèves, dans la façon dont je leur parle, dont je les interroge. Après, je pense que l’écriture inclusive a été le moyen qui m’a été le plus facile pour entrer dans une pédagogie antisexiste ou d’avoir l’impression du moins d’être antisexiste.

Parce que c’est le plus facile de changer la façon dont on écrit en fait. Totalement gommer tous les préjugés qu’on va avoir au genre, par rapport aux élèves, c’est un fantasme. Pour moi, c’est compliqué en tout cas. C’est assez difficile de se déconstruire soi-même, alors c’est encore plus difficile de le faire auprès des élèves. C’est donc pour cela que l’écriture inclusive a été un premier pas. Mais je participe également à des stages de formation sur le féminisme et des colloques.

  • Comment les élèves réagissent-ils la première fois qu’ils vous voient écrire ainsi ?

J’amène le sujet de la même manière en général. J’écris au tableau et j’attends qu’ils me posent la question. Ils voient qu’il y a des points — je ne fais pas de tirets ou de parenthèses — et ils ne comprennent pas et me disent « c’est écrit bizarrement ». Je leur dis « ah oui tout à fait, est-ce que quelqu’un peut deviner pourquoi je fais ça ? ».

Les élèves que je n’ai jamais eus ne peuvent pas le deviner, et c’est normal. Je leur explique donc que c’est parce que la grammaire a été fixée par des grammairiens qui étaient des hommes au moment où la langue française a été fixée et qu’à l’époque les femmes étaient encore moins bien reconnues qu’aujourd’hui. En conséquence, les hommes qui avaient les rênes de l’écriture ont décidé que le masculin allait l’emporter sur le féminin, et qu’ainsi le féminin avait tendance à être gommé alors que c’est quand même 50 % de l’humanité. Je le fais sur le ton de l’humour, pour leur dire que c’est étonnant et je leur dis qu’ils ne sont pas obligés d’écrire comme moi. Ils font comme ils veulent, mais en Histoire-Géo, c’est une possibilité d’écriture qui s’offre à eux.

  • Est-ce que vous retrouvez dans les copies des élèves ce type d’écriture ?

Là, le problème c’est que la reproduction des inégalités sociales marche à fond. C’est-à-dire que les élèves qui sont capables de féminiser à l’écrit, ce sont des bons élèves. Ils ont déjà compris les règles de base et sont capables d’en apprendre une autre, alors ils féminisent. Il peut y en avoir aussi certains qui ne sont pas trop capables, mais qui essaient et c’est compliqué. On rentre dans un quelque chose d’intersectionnel de ceux qui sont capables d’utiliser cette écriture-là, des filles qui sont capables de lutter pour ça avec leur écriture. Ce sont des jeunes filles qui ont aussi moins de problèmes sociaux, de l’aide à la maison. Je me rends aussi compte que les élèves que j’ai eus l’année dernière ont plus de facilités à écrire ainsi.

  • Enfin, pour terminer une question politique : est-ce problématique d’avoir une opposition entre l’institution, par exemple avec Edouard Philippe qui est contre l’écriture inclusive, et la pratique ? 

On en a parlé avec une de mes classes de troisième l’autre jour, je leur ai dit que ce que je faisais était interdit. Ils m’ont dit « mais pourquoi ? on s’en fout ! ». D’autres élèves plus engagés trouvent cela scandaleux. Je ne me sens pas une rebelle en réalité. Mais si un inspecteur ou une inspectrice vient me taper sur les doigts, je justifierai ma position. Ils pourraient me mettre des blâmes, mais dans ce cas-là, ils politiseraient l’affaire et ils n’en ont pas envie finalement alors que je suis de bonne foi. Et vu mon positionnement politique, le fait que Jean-Michel Blanquer et Edouard Philippe m’interdisent de faire ça ne me donne que plus envie de le faire ! (rires) Pour moi, ce sont des ennemis politiques donc ça a du sens de vouloir m’opposer à ce discours-là.

Mais quand même, le propre de l’État, c’est de montrer l’exemple, je ne veux pas me prévaloir de l’État, mais je pense quand même que ça devrait venir du haut pour légitimer. Parce qu’en réalité, il y a des personnes qui ont besoin que ce soit légal pour la pratiquer. Même si moi je n’attends rien de ces gens-là, je pense qu’il ne faut pas se voiler la face, pour que ce débat avance, il va falloir que ça vienne du haut.