Pour une « Slovaquie Honnête »

Pour une « Slovaquie Honnête »

Le meurtre d’un journaliste d’investigation en Slovaquie a provoqué la descente de dizaines de milliers de manifestants dans la rue contre la corruption.

L’enquête sur le meurtre en février du journaliste d’investigation Jan Kuciak patine. Le parquet estime qu’il a probablement été commandité mais la police ne semble avoir identifié aucun suspect. La colère gronde dans le pays, contre un gouvernement apparemment corrompu et qui pourrait avoir orchestré cet assassinat.

Un journaliste exemplaire

Il avait 27 ans, la joie de vivre et la ténacité d’un journaliste d’investigation qu’on savait excellent. Il comptait bientôt se marier, à celle qui aujourd’hui est aussi décédée. Jan Kuciak et sa fiancée Martina Kusnirova, ont en effet été retrouvés assassinés chez eux lundi 26 février dernier.
Il avait enquêté sur les soupçons de fraude fiscale impliquant divers entrepreneurs immobiliers. Désormais, il enquêtait sur d’éventuelles fraudes aux subventions européennes. Un délit de corruption qui compromettrait des hommes d’affaires italiens affiliés à la mafia et plusieurs politiques slovaques.

Une solidarité sans faille

Apprenant la nouvelle, la solidarité journalistique a évidemment mobilisé. Une équipe de dix reporters s’est attelée à la tâche de faire éclore la vérité. Au moins en mémoire de leur confrère lâchement assassiné.

Président du Parlement européen, président de la Commission européenne, simples eurodéputés de toutes nationalités, tous ont condamné ce double homicide, à l’image de l’eurodéputé britannique Claude Moraes : « Les journalistes d’investigation jouent un rôle essentiel dans la mise en lumière de pratiques néfastes […]. Nous devons nous assurer qu’ils peuvent le faire en toute sécurité, sans peur des conséquences ».

Un gouvernement déplorable

Le gouvernement de Robert Fico a vivement réagi. Il dénonce « une attaque sans précédent contre la liberté de la presse et la démocratie en Slovaquie ». Il s’est engagé à verser une prime d’un million d’euros à quiconque permettrait de retrouver les meurtriers. Des mots durs, des actes symboliques forts mais pour mieux parfaire une énorme mascarade.
« Hyènes idiotes », « sales prostituées anti-slovaques », « serpents visqueux », Robert Fico hait les journalistes. Au vu de son mépris pour l’investigation, il est difficile de croire en ses belles paroles.

C’est au tour de l’actualité politique d’être chamboulée. Les démissions des proches du Premier ministre se sont enchaînées. Robert Fico lui-même a présenté sa démission au Président Andrej Kiska le 14 mars dernier. Tous ont nié leur implication dans l’affaire. Seulement, les médias slovaques avaient révélé à plusieurs reprises des cas de corruption au sein du gouvernement.

Mais plutôt que de simplement, sobrement s’éclipser, l’ancien chef du gouvernent a réussi à ce que son successeur soit choisi dans les rangs de son parti (SMER-SD, sociaux-démocrates). Lésés ont été les deux autres partis de la coalition, le SNS (droite nationaliste) et Most-Hid, formation de centre droit, proche de la minorité hongroise. Peter Pellegrini, désormais Premier ministre depuis le 21 mars, risque donc de n’être finalement qu’un pantin manipulé par M. Fico, dont les constituants du nouveau cabinet sont en majorité d’anciens membres du gouvernement précédent.

Une deuxième Révolution de Velours ?

M.Pellegrini l’a promis : « Nous ferons tout notre possible pour que les gens honnêtes puissent vivre bien et que ceux qui commettent des crimes soient punis ». Cela n’a pas suffi. Les manifestants sont toujours dans la rue, et ce depuis maintenant plus d’un mois. Ils sont des dizaines de milliers à se mobiliser dans une douzaine de villes de ce pays de 5,4 millions d’habitants. Les manifestants réclament des élections anticipées et le départ du chef de la police, comme a également pu le faire le Président lui-même. Ils sont nombreux à revendiquer plus de transparence dans la vie publique de leur pays, en quémandant notamment une enquête indépendante sur ce double homicide. Cet homicide par balle, c’est le premier depuis que le pays a rejoint l’Union européenne en 2004.

Beaucoup de manifestants repensent à Daphne Caruana Galizia, assassinée en octobre 2017 à Malte dans l’explosion de sa voiture, piégée, devant son domicile. Elle cherchait, elle aussi, à dénoncer la corruption au sein de son pays. Par respect pour sa mort, des élections anticipées avaient alors été organisées. En Slovaquie, on n’oublie pas non plus.

Crédit : Ouest France

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