Occupation des universités : opposition par mèmes interposés

Occupation des universités : opposition par mèmes interposés

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Les mobilisations étudiantes dans les universités au sujet de la loi ORE ont été entourées dès le début de mèmes propagés sur les réseaux sociaux, de la part des anti-blocus comme des pro-blocus. Retour sur cet élément de la culture internet qui tient à la fois de la dédramatisation et du militantisme.

A Paris 1 Panthéon-Sorbonne, les discussions autour des blocus ont pu se réduire sur Internet à une guerre des mèmes. Opposant les pour et les contre, elle a finalement joué un rôle important dans cette période de contestation étudiante. Humoristique, politique, parfois trop caricatural… Le mème est sujet de débat. Nous avons interrogé à ce sujet deux étudiants de l’université.

Le mème et la politique, un couple solide

En France, les mèmes les plus populaires sont politiques. Cela a pu s’observer lors de la campagne présidentielle de 2017, où parmi les plus mémorables se trouvaient le « Rends l’argent » de Fillon, la poudre de perlimpinpin de Macron ou encore les pains au chocolat de Copé. Le mème n’est que l’héritier d’une longue tradition française de satire et d’humour politiques, transposée au monde de l’internet. Les créateurs et publics des mèmes appartiennent pour une grande part à la classe d’âge des étudiants. Il n’est donc pas étonnant que les mobilisations autour de la loi ORE aient engendré bon nombre de ces images et vidéos.

Interrogé à ce sujet, Antoine Paulet déclare qu’il pense que c’est une bonne chose «  si c’est avec humour et couplé avec de réels débats argumentés ailleurs ». Figure incontournable des étudiants opposés au blocus, il a été à la fois créateur et sujet de mèmes. Sarah Ghelam, fervente opposante à cette loi et ayant activement participé aux mobilisations, déclare en avoir posté parce qu’ils « partageaient une vérité de façon simple et compréhensible ». Pour « expliquer qu’être contre la loi et contre le blocus c’est contre productif c’est pas forcément facile, […] le mettre dans un contexte de Harry Potter c’est beaucoup plus facile, ça parle plus ».

Entre caricature et décrédibilisation

Antoine déplore par ailleurs « la diabolisation des anti-blocus sans cesse accusés d’être des fascistes bourgeois égoïstes ». Si la plupart des mèmes en faveur du blocus l’ont fait rire, ce n’est pas le cas de tous. C’est pourquoi « la plupart de [ses] mèmes prenaient plutôt la défense des anti-blocus plutôt que l’attaque des bloqueurs ».

D’un côté comme de l’autre, on a pu observer la réduction de chaque camp à des stéréotypes. Pendant que les anti-blocus sont devenus des fascistes, les pro-blocus ont été assimilés à des hippies. Appelés « les sarouels », de nombreux mèmes les dépeignaient comme jouant du djembé, faisant du yoga et bloquant l’université pour ne pas avoir à aller en cours. L’enjeu était alors de décrédibiliser la position adverse en l’associant à un mode de pensée extrême sans fondements. C’est ce qu’on appelle hitlérisation ou reductio ad Hitlerum. Entre blague innocente et réel amalgame, il n’y a parfois qu’un pas. Sarah dénonce ainsi une « masse de personnes violentes qui se permet d’insulter, menacer gratuitement […] sur internet, derrière des écrans ». Cela dit, les mèmes restent généralement bon enfant.

Le mème relève avant tout de l’humour

Il serait excessif d’envisager le mème comme une affiche de propagande du XXIe siècle. L’enjeu principal ne semble pas être de changer l’avis des gens mais plutôt de leur arracher un sourire. Antoine explique : « certains de mes mèmes étaient là pour dénoncer une argumentation contradictoire, d’autres juste pour provoquer, mais tous étaient destinés à faire rire ». Dans un contexte parfois lourd, l’humour est apparu comme nécessaire pour dédramatiser la situation, parfois tendue. La fac de Montpellier a par exemple été attaquée par un groupe d’extrême-droite et les occupants de Tolbiac délogés par les CRS. Le ton monte donc régulièrement entre les bloqueurs et ceux qui s’opposent au blocus.

Le mème est un exutoire qui permet de rire des travers de tous. Il n’est alors pas nécessaire d’adhérer aux idées d’un créateur pour rire avec lui. D’ailleurs, certains mèmes ont été conçus par des étudiants loin d’être militants, désengagés de la mobilisation d’un côté comme de l’autre. Adrien par exemple a fait des mèmes sur les deux camps, indiquant qu’il le faisait surtout pour rire. La caricature est un ressort courant de l’humour. S’il ne faut pas sous-estimer le pouvoir politique d’une campagne de mèmes comme 4chan a pu en organiser aux Etats-Unis lors de la campagne présidentielle, le surestimer reviendrait à trahir les intentions de leurs créateurs.

Créer du même

Finalement, ces mèmes auront servi à créer du même, ce qui renvoie à l’origine étymologique du mot. Envisagés comme « des fragments de contenu digitaux disséminés rapidement sur le Web par le fruit de mouvements itératifs devenant ainsi des expériences culturelles partagées » par Shifman, théoricien du mème, le mot est construit sur le grec mimesis, l’imitation. Les étudiants s’étant rendus aux assemblées générales ont été minoritaires. A Clignancourt, la plus grande a rassemblé des centaines de personnes, professeurs et personnels compris, alors que l’université compte plus de 19 000 étudiants.

L’information des absents s’est donc faite en partie par les réseaux sociaux. Ainsi, Antoine Paulet pense que l’utilisation des mèmes aura permis de le « faire connaître par ceux qui n’étaient pas sur le terrain », tout en indiquant que ce qui se passe en ligne n’est que secondaire. Ce que Sarah Ghelam soutient aussi, ajoutant que « la mobilisation en ligne est assez éloignée de ce qui se passe sur le terrain. » Il n’aura pas été nécessaire de mettre un seul pied aux AG pour entendre parler de lui. Les mèmes construisent un ensemble de références communes, comme autour du chien de Tolbiac. Fonctionnant par private jokes et auto-références, le mème soude la communauté en créant du même malgré les oppositions idéologiques.

Article rédigé par Céline Bertiaux

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