De la misère en milieu étudiant

De la misère en milieu étudiant

Cet article est une tribune proposée par Mathilde Recoing.

Le 12 avril, une tentative d’occupation de quelques centaines d’étudiants se solde par une évacuation du site par les CRS.

Pensons alors à cette injonction, reprise en boucle dans les médias dominants et s’inscrivant dans tous les esprits allergiques à la critique : dans un Etat de droit il serait normal que les forces de l’ordre interviennent dans les universités pour permettre aux étudiants de « travailler normalement ». Ces interventions policières n’auraient eu pour objet que le souci de protéger les lieux d’études et éviter qu’ils ne puissent être captés par des étudiants révoltés. Il fallait rendre aux étudiants désireux de travailler leur université au plus vite ! Pourtant la réalité est tout autre et étonnamment passée sous silence : personne ne peut « travailler normalement » puisque la Sorbonne est fermée depuis vingt jours. Presque autant que la durée de l’occupation de Tolbiac.

Fermeture abusive

Nous en sommes donc à trois semaines de fermeture pour une occupation pacifique qui aura durée pour sa part six heures. Et sur cet abus de pouvoir inique, il faut souligner plusieurs choses :
Tout d’abord l’immense préjudice subi par tous les étudiants à quelques semaines des soutenances de thèse et de mémoire. La fermeture de la Sorbonne entraînant de fait la fermeture de la Bibliothèque Interuniversitaire de la Sorbonne (BIS), dont le fond s’élève à 2 millions de volumes, pour un très grand nombre introuvable ailleurs. Cette paranoïa ne se limite malheureusement pas à la Sorbonne puisque la bibliothèque des Grands Moulins restreint ses accès aux seuls lecteurs possédant déjà une carte de bibliothèque. La BnF même, qui peut seule rivaliser avec la BIS en terme de collection critique suit le pas, d’un jour à l’autre il est impossible pour les nouveaux lecteurs de s’inscrire. C’est ainsi toute l’économie de la recherche en science humaine qui se trouve arrêtée des suites de cet acharnement sécuritaire.
D’autre part, le centre Sorbonne accueille de nombreuses préparations à l’agrégation, et les agrégatifs se retrouvent, à quelques semaines à peine du début des oraux privés d’ouvrages et de préparation. Pour la seule prépa en Lettres modernes ce sont pas moins de 19 colles de supprimées sur la période, dont plus de la moitié ne seront pas rattrapés.

Silence de l’administration

Mais cette fermeture administrative, et c’est le plus grave, se double d’une absence totale de communication de la part de la gouvernance, celle-ci se contentant de déléguer aux enseignants et aux personnels des bibliothèques le rôle d’oiseaux de mauvais augure. Nous ne pouvons que déplorer la verticalité d’une telle approche qui entraîne une situation de stress et d’incompréhension généralisée. À titre d’exemple, les vacataires employés par les bibliothèques d’UFR apprennent le matin-même qu’ils n’iront pas travailler (ils sont d’ailleurs les premiers touchés par les fermetures administratives, puisque leur salaire se trouvera amputé d’autant de jours chômés).

Ainsi depuis trois semaines, la communauté universitaire vit la captation totale de ses lieux de savoir au rythme d’annonces contradictoires et perlées. Le 30 avril la BIS annonce sa réouverture avant de rétrogader quelques heures plus tard, et tant pis pour les malchanceux qui se seront déplacés dans la foulée. Le 2 mai, nouvelle réouverture de la bibliothèque annoncée mais les vigiles sont d’un autre avis : personne ne pourra pénétrer l’enceinte de la Sorbonne. La bibliothèque est donc ouverte, sous cette infime réserve que le bâtiment dans lequel elle se trouve est fermé…
Un tel cafouillage est-il seulement acceptable au sein d’une institution qui n’a de cesse de se targuer de son excellence et de son sérieux ?

Informations tardives et biaisées

Sur la page Facebook de Sorbonne-Université Faculté de Lettres le silence est total : le 13 avril, l’université nous souhaite de bonnes vacances, et depuis rien. Il semble qu’informer les étudiants de la fermeture de leur université ne fasse pas partie des prérogatives de l’établissement. Ce déni se poursuit sur le site officiel de l’université, puisqu’il aura fallu attendre 20 jours (!) pour que le doyen publie cette annonce :
« Chères étudiantes, chers étudiants,
Dans le cadre de la contestation de la loi ORE, les cours sont perturbés par des blocages ou tentatives de blocages depuis plusieurs semaines, principalement sur les sites Clignancourt, Malesherbes et Sorbonne. Certains bâtiments ont dû être fermés pour prévenir l’intrusion d’éléments extérieurs à l’université […].»

Il convient cependant de s’interroger sur cette justification sommaire, car tous ceux étudiant ou travaillant à la Sorbonne connaissent les contrôles extrêmement stricts qui préludent chaque entrée dans les lieux : fouille des sacs et présentation de la carte étudiante ou professionnelle obligatoire, présentation ne tolérant aucune exception. Un enseignant-chercheur, en poste depuis plus de dix ans à la Sorbonne ayant égaré sa carte professionnelle s’est retrouvé dans l’impossibilité d’accéder au site durant plusieurs jours (et ce, alors qu’il lui fallait se rendre à l’administration pour refaire ses documents). Compte-tenu de cette surveillance extrême pouvons-nous réellement envisager « l’intrusion d’éléments extérieurs à l’université » comme un risque majeur ?
C’est qu’il ne s’agit en aucun cas de protéger celles et ceux qui travaillent et étudient dans les lieux, mais de protéger un symbole institutionnel. Et les directives sécuritaires avaient déjà atteint des sommets peu avant la fermeture du site : les pompiers sont envoyés barricader les sorties de secours de la bibliothèque de l’UFR de lettres, faisant fi des règles les plus élémentaires de sécurité. Il fallait se prémunir d’une fuite d’un individu hypothétique dans le cas d’une « intrusion d’élément extérieurs ».

Simulacre de consultation

L’hypocrisie atteint des sommets lorsque Sorbonne université, dans un bandeau figurant en page d’accueil du site, « invite tous ses étudiants à se prononcer sur les blocages de ses campus dans le cadre de la contestation de la loi ORE. » Devons-nous comprendre que le rectorat participe également à la contestation avec cette fermeture administrative prolongée ?
Mais nous ne sommes pas dupe, et comment ne pas voir dans cette tournure partiale et fallacieuse la volonté de déplacer la grogne qui monte chez les étudiants et enseignants ailleurs, plutôt que d’assumer l’arbitraire d’une gouvernance dont le seul but est d’empêcher toute réunion de la jeunesse.

Ce à quoi nous assistons est un écrasement silencieux, non pas d’une lutte contestataire mais de toute forme de vie institutionnelle. Aujourd’hui, la Sorbonne appartient à la police qui la garde de ceux qui pourtant la font vivre. Et nous pensons alors au président, s’adressant à la jeunesse avec la morgue d’un vieux professeur autoritaire pour inviter les étudiants à réviser leurs partiels, dans des lieux qui finalement leur sont interdits. Le cynisme actuel n’a-t-il pas de limite ? Pour reprendre les mots d’un manifeste qui traversa les contestations d’un autre mois de mai et qui donne le titre à cet article, « nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l’étudiant en France est […] l’être le plus universellement méprisé ».
Sans doute, mais pour combien de temps ?

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