« Héros de l’environnement », mais à quel prix ?

« Héros de l’environnement », mais à quel prix ?

Lundi 23 avril à San Francisco, sept militants écologistes ont remporté le Prix Goldman pour l’environnement 2018, la plus haute distinction internationale pour la défense de l’environnement. Ils agissent et tentent d’inspirer le monde entier, parfois au péril de leur vie. Sorb’on fait le point sur leurs parcours et ses enjeux.

Surnommé le « Nobel de l’environnement », le Prix Goldman récompense chaque année des militants locaux. Ces militants proviennent de chacune des six régions continentales habitées de la planète – l’Afrique, l’Asie, l’Europe, les Îles et Etats insulaires, l’Amérique du Nord et l’Amérique centrale et du Sud – pour leurs actions et leurs réalisations dans la protection et l’amélioration de notre environnement.

Majorité écrasante de femmes : un record

Richard et Rhoda Goldman créent en 1989 le prix, un couple de leaders sociaux et philanthropes de San Francisco. Aussi, cette année, on l’a décerné à sept individus ordinaires qui ont entrepris des actions extraordinaires pour préserver la nature. Ils sont Français, Colombiens, Vietnamiens, Philippins, Sud-Africains ou Américains. Et ils ont tous, à leur échelle, menée des actions significatives pour protéger le monde et contribuer à le changer. De plus, jamais autant de femmes n’avaient été consacrées lors des éditions précédentes : sur six actions, cinq sont l’œuvre de femmes. La fondation Goldman témoigne ainsi du rôle de plus en plus important que jouent les femmes dans la défense de notre planète.

Parmi les gagnants figurent les activistes antinucléaires sud-africaines Makoma Lekalakala et Liz McDaid, la militante vietnamienne pour les énergies propres Nguy Thi Khanh, l’environnementaliste américaine LeeAnne Walters qui s’emploie à lutter pour l’accès à l’eau potable, ainsi que Claire Nouvian, la protectrice française des océans et de la vie marine (voir vidéo Brut). Le seul homme à avoir remporté le prix cette année est Manny Calonzo, un militant philippin anti-plomb.

En récompensant ces leaders individuels locaux, la fondation Goldman espère inspirer d’autres personnes à réaliser des actions pour la protection et la préservation de l’environnement.

Des militants en danger

Néanmoins, l’activisme environnemental n’est pas sans danger. En effet, en 2017, près de quatre personnes ont été assassinées chaque semaine pour leurs luttes contre les mines, les plantations, les braconniers et les projets d’infrastructures. Chiffres révélés par le rapport du Guardian sur les meurtres de défenseurs de l’environnement réalisé avec l’ONG Global Witness.

Au total, on répertorie 197 meurtres en 2017. C’est trois fois plus que le nombre de journalistes assassinés, s’élevant à 65 cette même année. La tendance est à la hausse. En effet, le nombre de meurtres répertoriés a quadruplé depuis le premier rapport réalisé en 2002. En outre, le nombre tend aussi à la propagation, avec des assassinats rapportés dans 24 pays en 2016, contre 16 en 2015 et 5 en 2002. L’année 2016 reste par ailleurs la plus meurtrière puisque 200 activistes environnementaux y ont trouvé la mort en raison de leurs activités. L’Amérique latine demeure une nouvelle fois la région la plus touchée, avec 60% des meurtres.

Des morts encore récentes

Deux anciens lauréats du prix Goldman ont ainsi trouvé la mort au cours de ces deux dernières années. La gagnante 2015 Berta Cáceres, une militante hondurienne des droits indigènes et anti-barrage, a été tuée en mars 2016. Dix mois plus tard, on a abattu l’activiste mexicain Isidro Baldenegro López dans la chaîne de montagnes de la Sierra Madre. En outre, Rodrigue Katembo, a perdu six de ses collègues dans un massacre perpétré par des milices. Rodrigue est un des lauréats de l’année dernière et garde du parc national de Virunga, dans la réserve de gorilles dans la montagne.

Francia Márquez, qui s’est vue décernée le « Nobel Vert » 2018 pour sa mobilisation contre l’exploitation illégale de l’or sur les terres ancestrales en Colombie, a elle-même reçu des menaces de mort. Par conséquent, elle a été forcée de quitter son domicile avec ses deux enfants. « En donnant de l’attention au problème, nous avons commencé à recevoir des menaces de mort d’acteurs armés, de groupes paramilitaires, qui nous voient comme des cibles, car selon eux, nous sommes opposés au développement », a-t-elle affirmé à la fondation Thomson Reuters.

Comment lutter contre ces menaces ?

Selon l’ONG Global Witness, on omet beaucoup de meurtres. Les activistes ont tendance à être issus de communautés pauvres ou indigènes. La police ou les gardes de sécurité les criminalisent et les ciblent. Quand leur mort survient, leurs familles ont peu recours à la justice ou à l’exposition médiatique. Les hommes d’affaires ou des politiciens embauchent souvent les assassins. Ainsi, l’impunité règne.

En outre, l’assassinat n’est pas la seule méthode pour réduire au silence les défenseurs de l’environnement. Menaces de mort, harcèlement, agressions sexuelles, arrestations, criminalisation, enlèvements, etc. sont également perpétrés. « Des militants courageux sont assassinés, attaqués et criminalisés par les personnes mêmes qui sont censées les protéger », a ainsi déclaré Ben Leather, responsable de l’organisation britannique, dans le rapport Defenders of the Earth pour l’année 2016. « Les gouvernements, les entreprises et les investisseurs ont le devoir de garantir que les communautés soient consultées sur les projets qui les concernent, que les activistes soient protégés contre la violence et que les auteurs de celle-ci soient traduits en justice ». Et d’ajouter : « La situation reste critique […]. Tant que les communautés ne seront pas véritablement associées aux décisions concernant l’utilisation de leurs terres et de leurs ressources naturelles, ceux qui s’exprimeront continueront à faire l’objet de harcèlement, d’emprisonnement et de menaces de mort ».

Des progrès en vue

Néanmoins, les groupes de la société civile et les institutions internationales se mobilisent de plus en plus derrière les droits environnementaux. A titre d’exemple, le mois dernier, 116 organisations des Philippines ont lancé une pétition déclarant : « Ce n’est pas un crime de défendre l’environnement ».

Par ailleurs, après quatre augmentations consécutives, le nombre de morts a pour la première fois diminué en 2017. Dans un contexte mondial de sensibilisation à la crise et avec une pression renouvelée. Pression visant à ce que les entreprises multinationales prennent davantage de responsabilités et que les gouvernements s’attaquent à l’impunité.

John Knox est le rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme et l’environnement. Il a exhorté les gouvernements à s’attaquer à la culture de l’impunité. Il a par ailleurs, déclaré que les médias ont un rôle important à jouer dans la promotion de la transparence. Le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) a aussi lancé en mars dernier une nouvelle politique pour la protection des défenseurs de l’environnement. S’engageant ainsi à travailler avec les gouvernements et les entreprises pour améliorer la protection de ceux qui luttent pour l’avenir de notre planète. Selon John Knox, « il y a des signes que les gouvernements commencent à répondre à l’attention internationale croissante sur le sujet, mais il reste encore beaucoup à faire ».

Une bataille meurtrière

S’il n’a probablement jamais été plus important qu’aujourd’hui de protéger la planète, cela n’a pourtant jamais été si meurtrier. Cependant, les environnementalistes ne sont pas près d’abandonner. « La situation est très difficile. Mais nous continuerons à résister et à défendre nos terres », a ainsi déclaré Francia Márquez à la fondation Thomson Reuters. Dans le Guardian, elle appelle à l’engagement. « La planète est détruite, c’est aussi simple, et si nous ne faisons rien pour l’éviter, nous ferons partie de cette destruction », affirme-t-elle. Et de conclure « Notre temps est venu, nous devons agir, nous avons la responsabilité de laisser un monde meilleur aux générations futures, dans lequel prendre soin de la vie est plus important que produire de la richesse cumulative ».

Crédit photo : Positivr