Sorb’on à Cannes : La réalité virtuelle, un avenir pour le cinéma ?

Sorb’on à Cannes : La réalité virtuelle, un avenir pour le cinéma ?

Sorb’on est à Cannes, et à cette occasion nous avons eu la chance de rencontrer Vincent Lowy, directeur de l’ENS Louis Lumière, et Pierre-Wiliam Glenn, directeur de la Commission Supérieure Technique du Festival de Cannes, pour parler réalité virtuelle.

VR, 360, vous en avez certainement déjà fait l’expérience avec votre smartphone ou en enfilant un casque à la Fnac. Ces technologies d’immersion se développent à grand pas depuis quelques années, des fictions ont même déjà vu le jour en s’appuyant dessus. Un nouvel horizon pour le cinéma ?
Pour y voir plus clair nous avons demandé à ces deux experts en cinéma et en technique ce qu’ils pensent de l’apport de ces innovations technologiques dans le 7e art.

Vincent Lowy : “Ces technologies vont influencer toute notre perception”

C’est un gros débat. La réalité virtuelle ne remplacera jamais le dispositif du plat, c’est mal poser les termes du débat que de dire « est-ce qu’on aura des films comme ça ? ». C’est un nouvel usage, c’est comme si on avait dit « est-ce que la photo va faire qu’on va arrêter la peinture ? ». Simplement, la peinture a énormément évolué à partir de 1850 parce qu’il y avait la photo. C’est un croisement, la peinture est devenue plus moderniste parce que la photographie donnait la réalité du monde, d’où l’impressionnisme etc.

À partir de là je pense que ce qu’il va se passer avec les nouveaux usages de l’image, comme la VR ou la 360, tous les dispositifs immersifs ou connectés, ce sont des nouveaux usages qui vont de toute manière influencer le cinéma, mais le cinéma restera dans son dispositif tel qu’il existe aujourd’hui, de la même façon qu’on joue encore des pièces de Shakespeare comme au XVIe siècle.

Il y a une qualité de dispositif dans le phénomène de projection qui sera toujours là. En revanche, ce qui est certain, c’est que la VR introduit des logiques de représentation du monde, d’écriture ; des logiques qui sont des dispositifs différents d’immersion, de perception des enjeux et de la vision du monde. Ils vont influencer toute notre perception, toute notre vision ou notre connaissance de la réalité d’une autre façon.

Mais personne ne peut dire que c’est un marché sans avenir, ou au contraire que c’est l’Alpha et l’Omega et qu’on ne va pas arrêter de filmer en plat. Personne ne peut dire ça sinon ce serait dire deux bêtises. C’est simplement qu’il va y avoir des nouvelles formes de spectacle image/son qui vont passer par d’autres installations et une autre économie, d’autres lieux de consommation. Il va y avoir un nouvel écosystème qui va être créé par ces nouvelles technologies.

Pierre Wiliam Glenn : « Il faut laisser le temps au temps »

Je suis d’une génération qui n’aime pas ça du tout.  Je n’aime pas ça du tout personnellement. Il faut se méfier des progrès techniques qui sont des régressions artistiques. Toute l’évolution technique depuis 120 ans a d’abord toujours été une régression artistique. Le son arrive, toutes les caméras qui étaient vivantes, dynamiques, qui bougeaient partout, tout s’arrête quand le son arrive ; tout s’arrête quand on passe au technicolor, avec de la lumière partout ; tout s’arrête lors du passage du son lourd, c’est-à-dire du camion de son au nagra.

C’est un progrès qu’il a fallu domestiquer, l’évolution des caméras, ce sont des progrès qu’il faut toujours contrôler tant que ça vient, et le passage au numérique a été un désastre artistique qui a duré longtemps. Il a fallu attendre près de 10 ans pour qu’on arrive maintenant à des films qui ne sont plus faits en appuyant sur un bouton, mais en réfléchissant à ce que c’est qu’une image, à ce que c’est qu’un son, à chaque coupe on a des évolutions techniques. Donc avec la réalité virtuelle, peut-être qu’il y aura des films. Il y a des gens intéressants qui s’intéressent à la réalité virtuelle. Quand il y aura des artistes conséquents qui prendront le moyen en main, et que ne ce sera pas de la technique ça sera bien, mais pour l’instant on en est pas là.

Avec la 3D, prenez Avatar, ça devient un truc intéressant quand vous avez un metteur en scène qui prend la chose en main, vous avez Cuadron avec Gravity, ça devient intéressant parce que vous avez un metteur en scène. Et sur la réalité virtuelle, il faudra encore quelqu’un, un créateur artistique qui amène des formes nouvelles par rapport à cette nouvelle technologie, sinon c’est juste de la technologie. Vous vous amusez, vous faites joujou en mettant des lunettes mais il n’y a rien d’artistique dans cette histoire.

Ce qui est intéressant dans la fiction, c’est créer un domaine dans lequel vous sortez de la réalité. On peut penser que ce n’est que technique quand vous avez un machin qui vous fait sortir de la réalité, mais ce n’est pas ça la création artistique, c’est trouver une fiction qui vous parle de vous-même. Ça, tant qu’il n’y aura pas des auteurs là-dedans, pour l’instant je suis très sceptique. Et puis sur le principe de la fuite en avant technique, je demande à voir.

Je ne dis pas que c’était mieux avant mais la rigueur de la manière dont on a toujours fait du cinéma doit perdurer pour les jeunes générations qui travaillent dans le numérique. Il y a des évolutions esthétiques possibles dans le numérique, mais il faut des auteurs et des gens consistants qui disent « Voilà ma vision du monde et ce que j’en fais ». Il faut laisser le temps au temps et ne pas penser plus vite et moins cher, ce qui est une absurdité capitaliste et libérale, plus vite et moins cher on n’a jamais fait de progrès là-dessus.