Sorb’on au Festival de Cannes : Dead Soul, les pouvoirs du temps

Sorb’on au Festival de Cannes : Dead Soul, les pouvoirs du temps

Cette année au Festival de Cannes, la programmation a fait un pari risqué : une séance spéciale pour le nouveau film de Wang Bing. Avec Dead Soul, le cinéaste nous place face aux témoignages des rescapés de la Révolution culturelle mise en place par Mao Zedong en Chine à la fin des années 50.

Un documentaire politique tourné sur douze longues années, le résultat dure plus de 7 heures.

Le témoignage des morts pour une mémoire vivante

Avec l’arrivée au pouvoir de Mao Zedong en 1943, le gouvernement chinois décide d’entamer une « Révolution culturelle ». Cette politique a pour but d’imposer le communisme comme unique forme de pensée. Dès lors, chaque personne tenant des propos pouvant être interprétés contre le gouvernement était immédiatement taxée de « droitiste ». Pour être ensuite déportée dans un camp de rééducation. Derrière ce terme se cache en fait des camps de travail aux conditions atroces où les déportés étaient volontairement affamés jusqu’à ce que mort s’ensuive. Aujourd’hui, on estime le nombre de victimes à environ 60 millions de personnes.

Le film se compose principalement d’interviews des rescapés. Les plans durent en moyenne cinq minutes. Ainsi, une parole traumatisée parvient à s’exprimer depuis l’épais brouillard de ce lourd passé. Une parole qui résonne depuis la mort. En effet, nombre des personnes interviewées dans les années 2000 sont aujourd’hui décédées. Wang Bing a cette manière de filmer le réel avec la plus grande honnêteté possible. Parce que la caméra n’est pas dissimulée, le cinéaste lui-même peut apparaître dans l’image. Alors sans mise en scène, et avec une conscience permanente de la caméra, le spectateur est lui-même pris à parti dans le film.

Un spectateur mis à l’épreuve

Pris à parti parce que le film est lent. Un rythme obligatoire pour qu’émerge l’émotion et la prise de conscience de la douleur endurée. Le film est long. En sept heures cela devient une véritable épreuve. En tant que spectateur, j’ai dû lutter pour digérer cette expérience. De cette manière, la marque apposée par le film sur notre mémoire est gravée au fer rouge. Les visages des survivants ne défilent pas, ils restent à l’écran. S’inscrivant dans la durée, et dans notre esprit.

Wang Bing a sillonné la Chine pendant plus de dix ans, et ses pas l’ont mené sur les lieux de plusieurs anciens camps de rééducation. Alors les visages refluent en nous. Comme des fantômes qui hantent ces plaines désertiques où gisent encore les ossements de ceux qui ont disparu. Des grottes creusées dans une terre aride ne sont autres que les couches où les prisonniers dormaient. On se rend compte que si les hommes peuvent oublier, la terre elle garde en son sein la cicatrice encore vive de la catastrophe.

Un air de Lanzmann

Puisque l’on parle de catastrophe, nous finirons par lancer un lien avec le film de Claude Lanzmann : Shoah. À la fois par le dispositif filmique, mais aussi par le sujet : Dead Soul et Shoah ont beaucoup en commun. Nous avons besoin de ces films. Grâce à des réalisateurs comme Wang Bing, Claude Lanzmann ou encore Angelos Rallis (Shingal, Where Are You?), le cinéma continue de porter cette mission de réactivation du passé. Pour que l’on sente au présent l’absence des personnes disparues, que l’on sente le passé autour de nous.

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