Sorb’on à Avignon # 1: « Le Grand théâtre de l’Oklahama »

Sorb’on à Avignon # 1: « Le Grand théâtre de l’Oklahama »

Titre du dernier chapitre de l’Amérique, de Franz Kafka, Le Grand Théâtre de l’Oklahama est – pour cette création – un ancrage dans une situation kafkaïenne avec laquelle les metteurs en scène Madeleine Louarn et Jean-François Auguste ainsi que les membres de l’Atelier Catalyse explorent l’univers et les thématiques clés de Kafka.

Une réappropriation de l’univers kafkaïen 

Le Grand théâtre de l’Oklahama n’est pas une adaptation, à proprement parler, d’une œuvre de Kafka. Cette pièce est une réécriture autour de sujets récurrents chez l’écrivain. Elle s’inspire de ses œuvres tardives et souvent moins connu du grand public. Cette dimension de création et non d’adaptation confère une certaine liberté. Cela permet aux metteurs en scène d’inclure des personnages inspirés de diverses œuvres de Kafka. Karl (Guillaume Drouadaine), personnage principal de l’Amérique est accompagné de Rougeaud (Tristan Cantin), mélange du personnage de Rapport pour une académie et du narrateur de L’Artiste du jeûne. Fanny (Manon Carpentier) déjà présente au théâtre dont elle vantera à Karl les qualités merveilleuses. Joséfine la souris (Christelle Podeur) de Joséfine la cantatrice. L’artiste du jeûne (Jean-Claude Pouliquen) est inspiré de L’Artiste du jeûne et de Recherches de chien. Le Directeur (Sylvain Robic) rappelle des figures variantes d’autorités malveillantes et parfois cruelles dans leurs abus des œuvres de Kafka. Enfin, le Secrétaire (Christian Lizet) fait part, lui aussi, de l’administration absurde du Théâtre de l’Oklahama mais dans un autre rôle type de Kafka : celui du subalterne au sein de cette hiérarchie.

En ne faisant pas le choix de l’adaptation théâtrale d’une des grandes œuvres de Kafka mais plutôt de trouver dans ses derniers textes des situations et modèles humains, la troupe se donne la possibilité d’explorer un thème récurrent du dramaturge :

« la question de la culpabilité et de la faute [;] comment l’individu est écrasé par une norme qui le rejette, qu’il ne comprend pas et en vient à se sentir coupable. » — Madeleine Louarn

La mise en place d’une atmosphère fantastique

Une affiche, telle un rideau de théâtre, nous cache une majeure partie du décor. Sur celle-ci est écrit en grandes lettres noires et argentées : « Le Grand Théâtre de l’Oklahama vous appelle !!!!!!! » La dimension surnaturelle de la pièce est annoncée par cette affiche peuplée de dessins en ombres d’étoiles, de fleurs, d’anges et de diables. Une part d’inquiétude, de féérie noire qui accompagnera l’atmosphère de la pièce, nait également de celle-ci. Le jeune Karl apparaît devant cette affiche quand une voix off détimbrée annonce les promesses de ce théâtre : « Notre théâtre met chacun à sa place ! », « Chacun est le bienvenu ! »

Crédits : Christophe Raynaud de Lage

Là est posé le thème central autour duquel cette création évolue et qui poussera Karl à se rendre au Théâtre : l’espoir de trouver sa place.

Les décors d’Hélène Delprat et la musique et bruitage de Julien Perraudeau enrichissent la performance. Mais cela n’éclipse pas pour autant l’histoire et les comédiens dans leur subtile exploitation de l’abstrait. Ceux-ci participent à l’atmosphère mi-fantastique mi-inquiétante de ce Grand Théâtre. Les statues en forme d’anges et de diables amovibles d’Hélène Delprat sont des supports pour les comédiens autant qu’elles renforcent la perte de repères des personnages et de l’audience quand elles sont déplacées dans des moments de ballets infernaux.

Crédits : Christophe Raynaud de Lage

La beauté d’une incarnation du sensible

La dimension créatrice de cette pièce permet de donner une place aux sept comédiens de l’Atelier Catalyse. Les modèles humains plus que les personnages présents sur scène se retrouvent au bureau d’embauche du théâtre nourris du même désir, celui d’être engagé. Dans l’esprit des labyrinthes administratifs kafkaïens, l’attente dans laquelle les personnages sont gardés, sans informations ni renseignements, reflète ce qu’ils sont prêts à endurer sans en percevoir la violence.

Les comédiens de Catalyse portent tous un handicap mental. Cette particularité se ressent de manière extraordinaire dans la manière dont ils vivent, en tant que comédien, « Le Grand Théâtre de l’Oklahama ». Allant à l’essence des personnages, leur performance scénique est une incarnation des modèles qu’ils représentent. Il est difficile de parler de jeu d’acteur tant les personnages ne paressent pas être dans le jeu, mais dans l’instinctif et le spontané. Leur participation à la réécriture de la pièce renforce cette spontanéité de la parole et du corps.

Cette pièce trouve son merveilleux dans l’univers qu’elle explore et dans le sensible atteint par les comédiens. Les modèles incarnés nous entraînent dans l’univers kafkaïen autant qu’elle le dépasse dans la réappropriation des metteurs en scène et de la troupe des œuvres de l’écrivain. Cette pièce est une aventure fantastique et d’une puissante humanité. À l’image des œuvres de Kafka dont s’inspire cette création, la question qui nous hante après cette représentation est celle de notre place dans ce monde, et les forces extérieures qui l’influencent.

Informations complémentaires

  • Le Théâtre de l’Entresort & For Happy People présentent « Le Grand Théâtre de l’Oklahama », L’Autre-Scène du Grand Avignon – Vedène.
  • Mise en scène et adaptation librement inspirée de Franz Kafka – Madeleine Louarn & Jean-François Auguste.
  • Avec les comédiens de l’Atelier Catalyse.