« La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez » ou comment Ostermeier dépoussière la Comédie Française

« La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez » ou comment Ostermeier dépoussière la Comédie Française

Quand Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, s’empare de « La Nuit des Rois », cela donne une pure merveille, très loin des représentations classiques qu’on a souvent coutume de voir entre les murs du théâtre de Molière !

Avec une nouvelle traduction du texte de Shakespeare, le metteur en scène s’autorise une grande liberté interprétative. Sans dénaturer l’oeuvre, il remet en cause la structure même de la salle Richelieu et les schémas dramatiques traditionnels. Avis aux amateurs, si vous pouvez avoir une place en orchestre, n’hésitez pas !

Pour feuilleter la nouvelle traduction, rendez-vous ici.

Une pièce singulière

La nuit des rois occupe déjà une place particulière dans l’œuvre de Shakespeare. Classée parmi les comédies, elle n’en devient pas pour autant légère et frivole. Bien au contraire, elle pose de grandes questions, aujourd’hui au cœur de l’actualité. Si on parle beaucoup de l’homosexualité dans la pièce, la réflexion est encore plus profonde. C’est la naissance du désir amoureux qui est au coeur, en lien avec le thème de l’altérité puisque certaines identités restent longtemps inaccessibles.

Petit retour sur une intrigue en apparence simple…

Nous sommes en Illyrie, pays dirigé par le Duc Orsino qui est éperdument amoureux de la comtesse Olivia. Mais cette dernière venant de perdre son frère, elle a fait le serment de n’épouser personne qui lui serait supérieur en rang ou en âge (pas de chance pour le vieil Orsino). On aurait pu en rester là et faire une bonne tragédie, seulement voilà, c’est sans compter sur le naufrage d’un bateau, dont les quelques survivants viennent s’échouer sur l’île, en terre inconnue. Parmi eux, la jeune Viola, qui décide pour survivre de prendre l’identité de Césario, jeune domestique du Duc. Or Viola tombe secrètement amoureuse de son employeur. Devenue messager du Duc, elle devra narrer l’amour de son maître à la Comtesse, qui tombe sous le charme du jeune page.

Une comédie oui, mais qui fait pleurer !

A l’image de ce bateau qui s’échoue sur une plage d’Illyrie, le spectateur est balloté durant toute la pièce entre le rire et les pleurs. Si les jeunes femmes pleurent sur scène et nous transportent dans leur douleur, les domestiques de la Comtesse excellent de leur côté dans la farce et font rire à en mourir. Les larmes sont autant celles de la déchirure amoureuse pour la Comtesse que de la désolation pour Viola, qui n’a d’autre choix que de se travestir pour survivre. Cette dernière ne peut que répondre à la Comtesse : « Je ne suis pas ce que je suis ». Phrase toute simple en apparence qui plonge le spectateur au plus profond de sa propre identité.

C’est avec une grande finesse qu’Ostermeier alterne ces différents tons. Le rythme du spectacle est si équilibré que personne ne voit le temps passer (parce que oui, 2h45 est une durée un peu effrayante à première vue).

Un spectacle qui ose (enfin) défier le pouvoir

Au-delà du caractère dramatique porté par la pièce, le metteur en scène laisse la porte ouverte à une critique franche et directe du gouvernement français actuel. La façon dont les acteurs prennent plaisir à se moquer, en improvisant presque, dénonce avec beaucoup d’humour toutes les absurdités que l’on a récemment entendues dans les discours de certains hommes politiques.

Cette démarche pourrait sembler assez classique à première vue : depuis sa création, le théâtre a toujours été politique. Mais il ne faut pas oublier que la salle Richelieu, située en face du Louvre, incarne dans sa décoration même le souvenir du classicisme et de la monarchie. Théâtre national, dont le principal bâtiment jouxte celui du Conseil d’État, la Comédie française dépend entièrement des fonds donnés par l’État.

Dès lors, en tant que spectateur et surtout en tant que jeune, il devient tout à fait légitime de réfléchir sur les conséquences d’un tel spectacle. Les habitués de la Comédie Française, qui peuvent avoir les fameuses places en orchestre ou au premier balcon de face, à des prix que notre bourse ne peut concevoir, vont-ils voir d’un bon œil un tel revirement ? Ce qui nous fait plaisir à nous pourrait en dégoûter certains. Ce théâtre national changerait alors de public visé. Si l’on poursuit le raisonnement, la voie que ce metteur en scène étranger a ouverte est peut-être le signe d’un revirement. Il serait donc bon de s’intéresser à la réception de la pièce… et à celles qui vont suivre.

Informations pratiques

  • Représentations du 25 septembre 2018 au 28 février 2019.
  • Avec des tarifs on ne peut plus accessibles : de 5 à 43€ !

Il ne reste plus de place pour aller voir le spectacle mais vous voulez absolument y aller ? Pas de panique, la pièce sera retransmise en direct dans les cinémas Pathé le 14 février à 20h15, et retransmise les 3, 4 et 5 mars 2019 !

Photo © Jean-Louis Fernandez, coll. Comédie-Française


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