La mystérieuse disparition de Jamal Khashoggi

La mystérieuse disparition de Jamal Khashoggi

Le drame pourrait bien être le sujet d’un roman d’Agatha Christie. Qualifié par Emmanuel Macron comme étant « de nature extrêmement inquiétante et profondément grave », il a suscité une vague d’indignation de la part des alliés occidentaux de l’Arabie saoudite. Notamment la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis.

Journaliste au Washington Post, Jamal Kashoggi s’opposait ouvertement au gouvernement saoudien. Il disparait le 2 octobre 2018 lors d’une visite au consulat d’Arabie saoudite.

La situation est « profondément grave »

La police turque ainsi que le président Erdogan estiment que le critique a été assassiné au sein du consulat de son pays. Un escadron de mort composé de quinze agents saoudiens serait venu spécialement à Istanbul et reparti dans la même journée. De plus, selon les rapports turcs, le sort du journaliste a été particulièrement atroce. Torturé et décapité. Suite à son assassinat, son corps aurait été démembré par une scie. Deux heures après son entrée, les caméras de surveillance montrent un groupe déplacer des boites hors du consulat dans un véhicule noir. Ces preuves du déroulement des événements ont été conservées sous forme d’enregistrements audio et vidéo par les services de renseignement turcs.

Dans ces enregistrements, on entend le consul saoudien Mohammad Al Otaibi en ces mots : « Faites ça dehors, vous allez m’attirer des problèmes. » Un individu non identifié lui répond brusquement : « Si tu veux vivre quand tu reviens en Arabie saoudite, tais-toi. » Al Otaibi a quitté Istanbul mardi.

La communauté intellectuelle de la politique étrangère à Washington, et surtout les confrères de Jamal Khashoggi au Washington Post, ont ainsi dénoncé avec la plus grande fermeté le meurtre de leur « collègue et ami », à travers un de leurs nombreux porte-paroles, le journaliste du New York Times, Thomas Friedman.

Les États-Unis enquêtent

Si ces accusations sont complétées par des preuves, cet acte barbare pourrait violemment porter un coup à l’image de l’homme fort du royaume, Mohammed Ben Salmane (dit MBS). Et, par conséquent, à l’Arabie saoudite toute entière. Trois années d’efforts patients, soutenus financièrement par le Golfe en faveur des “réformes” portées par MBS ont probablement subi des dommages irréparables. Si des fonctionnaires saoudiens ou des membres de la cour royale sont impliqués dans la disparition de Khashoggi, le contrecoup serait de la plus grande importance. Encore plus sévère même que les atteintes portées à la dynastie saoudienne dans l’heure qui a suivi les attentats du 11 septembre. Cette fois-ci, la possibilité de nier leurs liens avec les agents est extrêmement faible, voire quasiment inexistante.

Après un entretien avec le roi Salman au sujet de Khashoggi, le président des Etats-Unis Donald Trump a menacé de « peines sévères » si l’assassinat de Khashoggi passait de l’hypothèse à la réalité terrible. Afin de rencontrer les autorités saoudiennes, il envoie le 15 octobre 2018 son secrétaire d’Etat en Arabie saoudite. Mais à peine quelques jours plus tard, il suit la ligne de Riyadh. Il affirme alors qu’il s’agit en fait d’un « accident commis par des voyous saoudiens » et non pas d’un assassinat commandé par l’Etat. En outre, la chaine nationale Al Arabiya résume la situation à « un malentendu visant les touristes saoudiens », malgré le fait que ces “touristes” n’étaient sur le territoire turc que pour quelques heures.

Riyadh réplique

Pendant deux semaines, Riyadh dément entièrement les accusations et répond avec fermeté aux propos de Washington. Le gouvernement déclare que « le Royaume réagira contre toutes sanctions avec des représailles bien plus importantes ». Cela pourrait se faire par une guerre économique. La hausse énorme du prix du baril de pétrole pourrait atteindre jusqu’à $200 ou même encore plus. Le déploiement du pétrole saoudien en tant qu’arme économique serait du jamais vu depuis le choc pétrolier de 1973.

Le 20 octobre, Riyadh a finalement reconnu que les accusations prétendument « infondées » des autorités turques étaient en fait exactes, mais qu’il ne s’agit pas d’un assassinat. L’agence de presse officielle saoudienne met en avant une version des faits qui parle d’une opération « ayant mal tourné ». Celle-ci se serait terminée en « bagarre » qui aurait conduit à la mort de Khashoggi. Ces propos sont tellement accablés d’incohérences que cela rentre dans la caricature. Par ce simple acte de reconnaissance initial, l’Etat saoudien reconnait pour la première fois que le journaliste Khashoggi est mort, voire effectivement assassiné. MBS bien sûr ignorait totalement qu’une telle opération était en train de se dérouler.

Une voix rare du courage

Proche de la cour royale, Khashoggi disposait d’un réseau remarquable et conseillait le sommet de la société saoudienne. Il était sympathisant des Frères musulmans. Avec sa fidélité à la famille Saoud, il oscillait entre une affinité privée pour la démocratie et l’Islam politique. Mais à la fin des fins, son amour de la liberté d’expression le met en opposition direct avec MBS. Celui-ci force alors Khashoggi à s’auto-exiler à Washington.

Tout en applaudissant les réformes qui visaient la modernisation du pays et permettaient aux Saoudiennes de conduire pour la première fois, il critiquait la main de fer autoritaire de MBS. Ce qui était absolument inacceptable pour ce dernier. En effet, les millions de dollars investis dans les relations publiques et la propagande étaient réduits à néant par quelques mots critiques dans une rubrique du Washington Post.

C’était un des rares journalistes saoudiens qui osaient ainsi critiquer ouvertement le leadership du prince héritier. Il discutait souvent de l’actualité du Moyen-Orient avec éloquence, en arabe comme en anglais.

L’affaire Khashoggi est une illustration affreuse du risque que les journalistes frôlent dans certains pays. Notamment quand l’Occident et surtout les Etats-Unis rejettent leur rôle en tant que porte-paroles et défenseurs de la presse libre et indépendante.

L’Arabie saoudite figure à la 169e place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.

Crédits photo : AFP