« Libre », la solidarité révoltée

« Libre », la solidarité révoltée

Quand les gouvernements ferment leurs yeux et leurs frontières pour ne pas (rece)voir les enfants miséreux de la guerre, les Hommes sont toujours libres d’agir différemment.

Michel Toesca, le réalisateur-témoin de ce documentaire/« film politique », habite la vallée de la Roya depuis plus de 20 ans. C’est là qu’il a rencontré Cédric Herrou, un agriculteur de 38 ans qui s’est battu pendant trois ans afin de garantir aux victimes des guerres africaines le droit de demander asile en France. Avec les deux hommes, plusieurs dizaines d’habitants ont contribué à sauver la vie de centaines de personnes.

Lors de l’avant première, Michel Toesca et Cédric Herrou sont d’accord : ce qu’ils ont fait dans la vallée, c’est avant tout une « lutte politique ». D’ailleurs, le combat porté aux yeux du public est également juridique. On suit le procès de Cédric Herrou, qui risque plusieurs mois de prison pour avoir fait passer et hébergé bon nombre de demandeurs d’asile. On assiste également aux démarches et combats de l’association Roya Citoyenne dans l’accompagnement des demandes d’asile.

Entre état d’urgence et débats sur l’immigration

En 2015, la France vote le contrôle et la fermeture des frontières. Le préfet des Alpes Maritimes décide alors d’empêcher les centaines de migrants venus demander l’asile en France (dont beaucoup de femmes et d’enfants) de traverser la vallée et de faire valoir leurs droits, notamment pour les mineurs. Une grande partie des scènes a lieu à une dizaine de kilomètres au nord de Menton, dans la vallée coupée en deux par la frontière franco-italienne. Le réalisateur-témoin suit le quotidien des habitants s’organisant pour loger, nourrir, aider en justice, soigner — et tant de choses encore — les personnes recueillies. Un quotidien singulier, car il retrace aussi les motivations et l’expérience des militants de l’association, qui ont aidé et secouru les hommes, femmes et enfants fuyant le chaos de leur pays, coincés dans un territoire indéfini.

Des interrogations sur le monde de demain

Filmées avec une petite caméra, les scènes de ce « film politique » nous plongent au cœur d’une aventure humaine de lutte : contre les forces de l’ordre et les agents de douane qui tentent d’empêcher les migrants, africains pour la plupart, de se rendre à la préfecture de Nice pour demander secours au pays de la Déclaration des Droits de l’Homme.

Parmi eux, une femme raconte son trajet depuis la Lybie. Quand elle arrive chez Cédric, elle est enceinte de plusieurs mois ; comme beaucoup de victimes de la guerre qui rêvent d’un pays « en paix » pour leurs enfants. Une question émerge alors : quelles seront les conséquences psycho-sociologiques pour ces enfants nés au cœur des bombes, sans repères à travers l’Europe, parfois même sans patrie ?

Toutefois, l’absence de mise en scène (en dehors des interviews) rend compte d’une réalité terrifiante mais remplie d’espoir. L’espoir porté par tous les militants d’agir pour le respect de la dignité humaine.

Et nous dans tout ça ?

Cédric Herrou est pareil à vous et moi. Comme nous, il a vu la misère sous son nez. Des gens à moitié morts, des âmes perdues, des corps blessés. Comme nous, il a ressenti de la compassion, de l’impuissance et peut-être même un peu de culpabilité (« pourquoi lui et pas moi ? »). Mais à la différence de nous, Cédric n’a pas pensé qu’à lui tout seul, il ne pouvait rien faire, il a essayé de faire sa part.

Le combat politique du paysan se joue sous la bannière de la « fraternité ». Son procès a permis d’inscrire dans la Constitution qu’« il découle du principe de fraternité la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ». Le paysan alpin l’affirme, il ne fait pas ça pour eux en premier lieu, il fait d’abord ça pour lui ; pour empêcher qu’on fasse subir le même traitement à ses enfants lorsque nos frontières ne parviendront plus à nous éloigner de la guerre, de la crise et de la misère.

Nous, Français, étudiants, Parisiens, nous sommes libres de nous instruire. Libres d’aider à notre manière les personnes desquelles nous détournons l’œil et l’oreille chaque jour lorsqu’ils nous racontent leur histoire. Nous sommes libres de choisir les personnes qui décideront de la réalité de nos prochaines années. Nous sommes libres d’incarner, nous aussi, cette solidarité révoltée.

Et si vous pensez que vous n’allez pas y arriver, libérez-vous de cette idée en allant au ciné.

Crédit photo : Jour2fête