Touché-coulé : “Nos batailles” de Guillaume Senez a visé juste

Touché-coulé : “Nos batailles” de Guillaume Senez a visé juste

Il s’appelle Olivier, il a la quarantaine, une femme et deux enfants. Il est chef d’équipe et membre du syndicat dans une usine. Sa vie s’apprête à basculer. Son collègue et ami met fin à ses jours, accablé par son licenciement. Sa femme épuisée disparaît sans donner d’adresse ni d’explications, le laissant seul avec ses deux enfants.

En apparence peut-être, un drame parmi tant d’autres. Mais il atteint à mon sens une grande justesse, qui lui donne une intensité toute particulière.

Un naturalisme moderne

Nos batailles fait le récit d’une crise, se resserre tout entier autour d’une rupture dans la vie d’Olivier qui l’oblige à se repenser, lui et son existence, pour retrouver un équilibre. Là où l’on aurait pu assister à un drame bien rodé et convenu – le père célibataire, d’espoirs en désillusions, surmonte sa rupture et découvre les bonheurs de la paternité –, Guillaume Senez réalise un tour de force. Véritable naturaliste de la modernité, il fait jaillir de ses acteurs des personnages complexes, denses, dont les relations sont brossées avec une étonnante subtilité.

Romain Duris (Olivier) joue à merveille ce père de famille syndiqué, grand révolté au bon cœur. Un très beau rôle qui fonctionne à merveille tant le personnage est tout en nuances et en profondeur. Il est droit, généreux, aimant, mais aussi très maladroit. Il fait des erreurs mais il fait de son mieux, sans y arriver toujours. Pas un raté, mais loin d’être parfait, on croit s’y reconnaître ! Laure Calamy est très juste elle aussi dans son rôle de collègue et d’amante, dévouée, attachée et désemparée.

Une parole libre, libérée par l’improvisation

Ce film doit sa justesse à sa recherche constante de l’émotion pure. Les plans-séquences laissent le temps aux acteurs de s’épanouir dans leur jeu, de lâcher prise et d’habiter leur rôle. Les cadrages souvent serrés, parfois tremblotants, nous font entrer dans l’intimité des personnages. Et ce d’autant plus que le réalisateur ne cherche pas à les maquiller, à les embellir. Il est loin le spectre de la tragédie classique où les grandes passions n’étaient l’affaire que des empereurs et des princesses. Ici, la douleur trouve une très juste expression dans la banalité du quotidien : un appartement en désordre, une usine déprimante, une saison hivernale, grise et uniforme. L’empathie ne naît pas de la projection idéalisée du spectateur dans une version magnifiée et romantique de ses souffrances. Bien au contraire, elle s’épanouit de la contemplation de ce vrai qui nous touche en plein cœur.

La plus grande force du film résulte peut-être dans ses dialogues, fruit d’une méthode de travail bien particulière. Guillaume Senez ne donne pas de script à ses acteurs. Il leur raconte la scène, les laisse s’en emparer avec leurs mots, leurs intuitions tout en les guidant vers sa version du film. Il en résulte une très belle spontanéité de la parole : les personnages bafouillent, cherchent leurs mots, les voix se superposent, s’entrechoquent. La parole libérée devient alors fragile, bancale. De fêlure, elle se fait brèche et nous donne un accès plus intime au personnage. Il n’est plus cet acteur qui récite, mais cet homme ou cette femme en train de construire et de se construire par la parole.

De questions en interrogations

Toute cette puissance cinématographique est mise au service d’une belle réflexion sur la paternité, que Guillaume Senez avait déjà amorcée dans son très beau Keeper (2015). A l’heure où l’on questionne le statut de la femme, de la mère, ce regard posé sur l’homme propose un intéressant contrepoint. Qu’est-ce qu’être un homme sans femme ? Comment réinvestir ce rôle de père, quand on a trop longtemps, consciemment ou non, laissé à la mère le rôle principal ? Est-il possible de le concilier avec le monde du travail, qui est à la fois une obligation et une passion ? Comment gérer l’intolérable souffrance de son enfant ?

Nos batailles interroge cette articulation souvent difficile entre le professionnel et l’intime autour de cette question fondamentale du partage du temps. Elles sont nombreuses, les batailles de Nos batailles. Loin des tournois et des arènes, Guillaume Senez vient les chercher dans les profondeurs de l’intime : “les grands combats ne se font pas dans les théâtres” disait déjà Jean Giono.

Crédit photo : Copyright © 2018 Iota Production / LFP – Les Films Pelléas / RTBF / Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma

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