« Camille contre Claudel », la création au service du génie

« Camille contre Claudel », la création au service du génie

Jusqu’au 15 décembre, le confidentiel Théâtre du Roi René accueille la délicate et engagée création d’Hélène Zidi : Camille contre Claudel. La créatrice du Laboratoire de l’Acteur a publié le texte de la pièce en 2007 et en assure la mise-en-scène au Festival d’Avignon Off depuis ces trois dernières années.

Sur les planches parisiennes, Hélène Zidi incarne une Camille Claudel de 79 ans. Une femme éprouvée par ses trente années d’internement forcé en hôpital psychiatrique. A ses cotés, sa fille Lola Zidi, jeune et pétillante Camille de 20 ans.

Engagement artistique

Les rangés de sièges rouges de la salle du théâtre ne sont qu’à un pas des statues de plâtre qui débordent du plateau. L’atelier de Camille Claudel est représenté sur scène. Certaines œuvres sont couvertes par des draps blancs. Une table au centre et une chaise côté cour, une brouette terreuse côté jardin. La musique de Philip Glass rappellera à certain le bouleversant film The Hours. Son thème récurant au court de la pièce suggère d’emblée au public la beauté comme le tragique de Camille Claudel.

Deux Camille seront présentes sur scène. La première à paraître a 79 ans et nous confie les épreuves de ses années d’internement psychiatrique. Son frère, Paul Claudel, les tours de passe-passe pour que ses lettres sortent de l’hôpital où le confinement est total. Derrière le ton parfois cynique de cette Camille âgée se dévoile une profonde et terrassante douleur qui, jouée par Hélène Zidi, nous interpelle et nous transperce.

Le contraste est saisissant avec l’arrivée de la jeune Camille de 20 ans (Lola Zidi). L’enthousiasme de son retour à Paris et de ses retrouvailles avec Rodin illumine son visage autant que le plateau. La Camille âgée est toujours là, invisible pour la plus jeune. Leurs répliques, adressées au public jusqu’à leur rencontre quand le rideau du temps se sera baissé, détonnent terriblement. Claudel grisonnante commente sa naïveté et rappelle son talent quand la brune énergique est joie, envie et passion.

Dans le parcours biographique de la vie de la sculptrice, l’une vieillit alors que l’autre rajeunit. Elles se rencontreront physiquement (ressemblance marquée par leur coiffure, costume, et gestuelle) à l’âge de 49 ans, moment de l’internement de force de l’artiste. Les transitions entre les âges sont des temps suspendus marqués par le thème musical de la pièce et souvent accompagnés de chorégraphies délicates où les émotions s’expriment corporellement. Souvent en duo, la tendresse d’une Camille pour l’autre se ressent alors que l’une change de veste pendant que l’autre lui haute sa perruque et libère sa chevelure.

Engagement historique

Camille contre Claudel, la générosité de jeu à part égal des deux comédiennes représente l’engagement artistique de la pièce. Et marque également un engagement historique vis-à-vis de la vie de la prometteuse sculptrice. Le grand sculpteur Auguste Rodin la déclare son unique élève. Mais il imposa sa seule signature sur nombre des œuvres auxquelles elle participa. L’espoir d’un avenir en l’art qui la possédait était permis à la jeune femme. Mais nous sommes fin XIXe, et cet espoir en est resté un.

Dans cette création, Hélène Zidi exprime avec son texte, sa mise en scène et sur le plateau avec sa fille, la beauté du personnage et de l’œuvre de Camille Claudel. Mais elle révèle aussi comment elle fut broyée par la société de l’époque, les conventions, et les hommes. Camille est animée d’un art magnifique et d’une passion destructrice. Le premier monologue de la pièce nous annonce déjà la chute de son destin. Celui-ci est une déchirure alors que nous la voyons traverser les épreuves contre lesquelles son double âgé tente de la prévenir.

Avortements clandestins, destruction amoureuse, rejet familial, spoliation, ni l’homme qui était tout pour elle ni sa famille n’épargnent la sculptrice de génie. La jeune Camille de 49 ans, pauvre et alcoolique lit au public une lettre. Celle-ci décrit les demandes d’internement en hôpital psychiatrique signées par son frère et sa mère quelques jours après la mort de son père. A cette lecture, le déchirement du personnage autant que celui du public est sidérant.

C’est pour nous rappeler la vie, les épreuves et le génie incontestable de l’artiste qu’Hélène Zidi s’engage avec sa fille dans cette magnifique création. Permettre au personnage – comme au public – de revoir sa vie, ses bonheurs juvéniles dans l’exaltation du succès et de l’amour, avant que tout ne lui soit ôté. L’émotion et l’indignation sont grandes à la fin de la représentation. La gratitude aussi, pour l’engagement continu des artistes pour l’art, ceux qui l’ont fait, le font, et qu’il ne faut pas oublier.

Informations pratiques :

Jusqu’au 15 décembre les jeudis, vendredis et samedis à 19h00, au Théâtre du Roi René, 12 rue Edouard Lockroy, 75011 Paris.

Réservation sur le site ou par téléphone au 01 47 00 43 55.

Crédit photo : Julien Jovelin

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