Les Football Leaks : Qui se fourvoient ?

Les Football Leaks : Qui se fourvoient ?

Début novembre, Mediapart réouvre un dossier datant de 2016 : les football leaks avec son lot de « révélations » qui ne choquent pas plus que ça. L’absence de réaction de certains médias traduit-elle un problème inhérent à la vision du sport ou du journalisme ?

Les Football Leaks Saison 2, ce n’est pas la suite d’un mauvais feuilleton mais le retour des scandales et révélations autour du football européen et international dont Mediapart était déjà à l’origine en 2016. Entre autres accusations et révélations sur des transferts secrets et des magouilles politiques, reviennent régulièrement la question du salaire et de la corruption. L’UEFA et les instances de régulations ferment depuis plusieurs années les yeux sur les méthodes illégales auxquelles se livrent les clubs les plus fortunés, au détriment des autres. Ce qui est ennuyeux c’est que ces révélations n’ont pas eu l’effet du pavé dans la mare escompté. Il y a bien eu des foudres et des éclairs de rage, mais contre le média qui a révélé le scandale.

MEDIAPART ACCUSE !

Mediapart accuse les clubs du Paris Saint-Germain, du Zénith Saint-Pétersbourg, de l’AS Monaco et de Manchester City d’avoir violé les règles du fair-play financier.

Mediapart accuse Michel Platini, président de l’UEFA, Gianni Infantino, son bras droit, et Nicolas Sarkozy, d’avoir couvert ces dopages financiers.

Mediapart accuse le PSG d’avoir fiché et recruté des adolescents selon leur couleur de peau depuis 2013. Il dénonce le scandale interne provoqué par le non-recrutement de Yann Gboho parce qu’il était noir.

Mediapart accuse Neymar, Kylian Mbappé, Ángel Di Maria, Thomas Meunier, Marquinhos, Marco Verratti, Thiago Silva, Edinson Cavani et Dani Alves de bénéficier d’une rémunération en ultra net, après paiement de toutes les taxes, impôt sur le revenu inclut, leur accordant donc un statut de joueurs défiscalisés.

Mediapart accuse Manchester City d’utiliser « Right to Dream », l’académie du foot ghanéenne, comme un satellite dans la « gestion d’actifs » du club.

Mediapart accuse le Qatar d’avoir mis en place un programme académique Aspire pour recruter des jeunes footballeurs sur le continent africain et faciliter les transferts illégaux de mineurs.

Mediapart accuse l’AS Monaco et le PSG d’offrir des emplois aux parents de leurs joueurs récemment recrutés.

Mediapart accuse le patron de l’AS Monaco Dmitri Rybolovlev d’avoir utilisé le club de football comme une arme d’influence jusqu’au palais royal du prince monégasque et d’avoir, entre autres, orchestré l’arrestation de son ex-femme à Chypre.

Mediapart accuse Vadim Vasilyev, le bras droit de Dmitri Rybolovlev, de toucher 10% des plus -values sur les ventes des joueurs et d’avoir retiré 150 000 euros en liquide fournis par le club.

L’ensemble de ces accusations sont le fruit d’une suite d’enquête approfondie grâce notamment à des documents obtenus par Der Spiegel, et analysés par le réseau de médias EIC (European Investigative Collaborations). L’Equipe et Envoyé Spécial ont aussi contribués à certaines de ces enquêtes. Pourtant parmi les médias sportifs, il y a aussi eu un vent de silence et un profond malaise.

« On le savait déjà »

C’est la grande ligne de défense dont usent certains journalistes. Daniel Riolo, par exemple, le journaliste de RMC, tweet le 9 novembre pour parler d’affaires qui « vont dégonfler en 3 jours ». Et d’un « plaisir ignorant pour les antis PSG primaire ». Jérôme Latta, journaliste au Monde écrit « A ce stade, on bascule dans le déni ». Il faut dire que le PSG en a pris pour son grade, autant que l’AS Monaco. Le club a même été accusé de fichage et là c’est Pierre Menes qui répondait sur Canal Foot Club « Cela fait 34 ans que je suis dans le foot. Je ne peux pas compter le nombre de fois où dans les clubs on m’a dit : On fait attention à ne pas trop prendre de noirs ». Une technique de diversion assez grossière à laquelle il nous a habitué. La grossièreté ici, étant de prétendre qu’on accuse le PSG d’être un club raciste. Cela revient à caricaturer des accusations pour dénaturer leur fond.

Ça ne surprend peut-être pas, mais ça n’en dérange cependant pas moins. Certains médias sportifs comme Canal justement ou encore Bein Sport sont restés très silencieux concernant ces affaires. Chez Canal, on dédramatise, on fait des sketchs, parce qu’au fond ce n’est pas bien important. Chez Bein, on en est même au stade de l’hibernation. Les journalistes n’ont rien vu, rien entendu. Difficile de ne pas faire le rapprochement entre ce silence et le fait que la chaine appartienne aux Qataris.

Le problème du silence

Le Monde désespère de ce blanc gêné qui a envahi la presse spécialisée. Du côté des supporters par contre, les réactions ont été bien plus vives, comme on pouvait s’y attendre, avec la création du #TouchePasAMonClub. Le problème avec cette contre-attaque sur la forme et le ton pris par les enquêtes de Mediapart, c’est qu’on en vient à oublier l’essentiel. Il y a un vrai travail de fond, des documents à l’appuie et même des témoignages. Pourquoi fermerions-nous les yeux sur de tels dérives ? Parce que c’est du sport ? Parce qu’on est fan ? Ou parce que finalement, c’est d’une banalité affligeante dans le milieu du football ?

C’est lorsqu’on oublie pour ce genre de trafics qui impliquent, rappelons-le, plusieurs milliards d’euros, qu’on les efface pour mieux passer à autre chose que nous nous mettons en danger. C’est lorsqu’on attaque les médias qui osent révélés des vérités gênantes qu’on préférerait garder enfouies, pour rester dans une adoration béate d’un sport et d’un club qu’on glorifie plus que de raison, que nous devenons malhonnêtes. Se complaire dans l’ignorance en fermant les yeux sur une vérité trop sale, voilà le vrai problème que révèlent ces football leaks. Voilà la dérive première dans laquelle nous sommes en train de sombrer, journalistes et supporters. Ce qui est grinçant, c’est que les criminelles seront les seuls à en bénéficier.

Article rédigé par Enzo Nguyen et Tom Malki

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