« 12 Hommes en colère », reflet des préjugés intemporels et nocifs de la société

« 12 Hommes en colère », reflet des préjugés intemporels et nocifs de la société

La célèbre pièce du dramaturge américain Reginald Rose écrite en 1953 et adaptée au cinéma par Sidney Lumet en 1957, débarque sur les planches du théâtre Hébertot. « 12 Hommes en colère », adaptée en français par Francis Lombrail et mise en scène par Charles Tordjman, nous plonge dans les méandres de la réflexion humaine, mue par des a priori tenaces et des simplismes funestes qui influencent le jugement que doivent rendre les jurés sur scène.

Toujours d’actualité, les sujets comme la discrimination sociale, le fonctionnement du système judiciaire ou encore la peine de mort, toujours en vigueur dans trente-et-un Etats américains, sont questionnés et dénoncés par l’intensité et la justesse de l’œuvre, autant que par le jeu des comédiens. La pièce a été récompensée par le prix de la Meilleure pièce de théâtre Globes de Cristal 2018.

Accusé du meurtre de son père, un jeune homme voit sa vie confiée aux mains de douze jurés. Douze hommes, préoccupés par leurs propres soucis, et ne désirant que rentrer chez eux. Leur vote doit être unanime, il ne l’est pas. Une voix se dresse en effet contre les autres, engageant une réflexion profondément humaine, empreinte de préjugés, jugements bâclés et dédaigneux, qui témoignent des vices de leur société étasunienne des années 1950.

Une sobriété de fond comme de forme qui féconde notre réflexion et l’intemporalité du propos

Un décor sans superflu, composé de deux chaises et une horloge, nous invite à nous concentrer sur la réflexion que suggère la pièce, et à nous plonger dans l’esprit de ces hommes qui sont eux-mêmes des archétypes. Nous ignorons le nom de ces personnages. Leur fonction de juré est en effet mise en avant, gommant leur individualité et leurs spécificités. Les costumes, aussi sobres que le décor, renforcent également l’idée que ces hommes, numérotés de un à douze, pourraient venir de n’importe où. Seuls quelques professions sont évoquées : horloger, banquier ou encore architecte.

Ces jurés incarnent des modèles de pensée, qui se confrontent devant nous, ouvrant un débat sur la peine de mort et les dysfonctionnements de la justice. Au-dessus d’eux, une horloge blanche symbolise le temps qu’ils ne veulent pas perdre à délibérer. L’adolescent dont le sort est le prétexte de ces discussions n’est d’ailleurs pas nommé non plus. Ce n’est qu’un « mauvais garçon des mauvais quartiers et ceux-là, on les connaît, on sait comment ils sont », tel est l’esprit des arguments que s’entête à répéter l’un des jurés. Ces préjugés raisonnent et semblent tout aussi actuels de nos jours. Des individus contrôlés plus que d’autres à cause de leur tenue vestimentaire. Des gamins perçus comme des délinquants parce qu’ils habitent dans des cités. Ces préjugés mis en scène dans la pièce de théâtre ont la peau dure.

Une prise de conscience révélatrice de l’inconscience humaine

La facilité avec laquelle onze jurés votent pour la culpabilité de l’accusé, sans questionner les preuves ni les témoignages qui leurs ont été présentés, est remise en cause par le vote non-coupable du huitième juré. Onze votes contre un. « J’ai la certitude de mon doute » affirme le juré. La vie de ce gamin de seize ans mérite quelques minutes d’attention. Le juré huit est incapable de condamner à mort avec légèreté et enclenche un mécanisme de doute cartésien, avec une remise en cause et étude de chacune des preuves. Cette légèreté des onze hommes se transforme peu à peu lorsque s’engage le dialogue où se heurtent violemment préjugés et différences de classes sociales jusqu’à ce que le doute s’installe et que les évidences de la culpabilité de l’adolescent s’estompent. Les témoignages, sont-ils irrécusables ou faillibles ? Ne pouvons-nous jamais être sûrs de nos jugements ?

Comme l’annonce le titre de la pièce, ces douze hommes sont en colère ; les passions humaines se déchaînent et éclatent dans ce débat où l’enjeu est la vie d’un homme. La tension est palpable sur scène, ces hommes sont prêts à exploser. L’atmosphère est oppressante avec l’orage qui gronde. Cet effet sonore dramatise la délibération. Des rires raisonnent dans la salle lorsque l’un des jurés change d’avis comme de chemise au gré du discours de ses compagnons. Plus personne ne sait sur quel pied danser. L’enjeu de la délibération surpasse l’entendement de ces hommes. La pièce questionne l’idée que chaque citoyen possède le recul et les connaissances suffisantes pour juger objectivement de la culpabilité d’un homme.

Informations pratiques :

  • Théâtre Hébertot : 78 bis, Boulevard des Batignolles, 75017 Paris.
  • Jusqu’au 6 janvier 2019
  • Tarif de -26ans, 10€ les mardis, mercredis et jeudis en 1ère et 2ème catégorie. Billet à acheter 1 heure avant le début de la représentation.

Crédits Photos Laurencine Lot

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