Netflix m’a tuée

Netflix m’a tuée

Parfois, quand depuis deux heures je recherche un film en streaming et ne trouve que sa version québécoise, je repense à Noël dernier. Plus précisément à ce moment où j’ai refusé un abonnement Netflix noblement offert par mes parents.

Sur le coup, j’ai joué la carte de « la fille raisonnable qui va attaquer sa L3 et qui a besoin de sérieux pour ses études… », alors que mon être intérieur criait d’accepter ce don du ciel. Mais face à la tentation, j’ai résisté. Et puis trois jours après, je suis tombée sur l’article racontant l’histoire de ce mec : « Il dit avoir regardé 188 épisodes de sa série préférée en une semaine et avoir été contacté par Netflix qui s’inquiétait »… qui m’a assurément convaincue que j’avais fait le bon choix.

J’ai un problème avec Netflix. Pas au niveau de son contenu qui est variable et globalement excellent mais plutôt au niveau de la consommation qu’il impose. Quelque chose dans Netflix me fait penser à un Walmart américain. Netflix est un supermarché : les films sont vendus, ils s’enchaînent sans qu’on n’en retienne vraiment le goût, les séries sont calibrées pour être dévorées (j’accuse La Casa de papel), la photographie est alléchante et permet de camoufler des ratés scénaristiques. Netflix est une plateforme de surconsommation et peut provoquer une méchante addiction.

Une machine de consommation

Une addiction solitaire qui peut se révéler chronophage, dangereuse pour sa vie sociale, qui peut être un moyen de passer le temps parce qu’on ne sait pas bien ce qu’on va faire de sa vie ou encore parce qu’on n’a rien de mieux à faire. Et j’en reviens à l’addiction malsaine de ce mec qui s’est enchaîné 188 épisodes en une semaine. Netflix aurait pu devenir mon meilleur ami mais il lui manquait clairement quelque chose. Peut-être parce que l’idée de faire des soirées Netflix entre amis n’aboutit jamais réellement, entre celui qui a déjà vu l’épisode et qui spoile de façon systématique ou encore ce « futur » couple qui se forme sur le canapé. Netflix n’est qu’un prétexte pour passer un bon moment et de ce point de vue, il est intouchable.

Je regrette cependant l’instantanéité de Netflix qui légalise le binge-watching, cette pratique obscure qui ne permet pas d’apprécier une série à sa juste valeur. Il y a quelque chose de trop facile dans la consommation qui rend le visionnage banal. Imaginez un instant la saison finale de Game of Thrones sur Netflix : une journée entière (le jour serait férié pour l’occasion, cela va de soi) où chacun s’enfilerait à la suite les 6 derniers épisodes. Ne serait-ce pas triste ? De conclure cette aventure que certains suivent depuis 8 années avec passion en seulement 8 heures ? Oui alors certains diront qu’ils préfèrent regarder les épisodes ainsi pour ne pas oublier les événements précédents… mais pas moi. J’aime vivre avec le temps d’une série. L’attente de l’épisode me permet de l’apprécier pleinement (ou d’insulter la série si l’épisode est raté) et de prendre de la distance sur la série ; parfois même de philosopher dessus pendant des jours et de faire chier tout le monde avec autour de moi.

Et Netflix pourrait continuer avec sa consommation grande surface et son binge-watching, cela ne me gênerait pas plus que ça. Mais que vois-je le mois dernier ? Que le film Roma d’Alfonso Cuaron a obtenu le plus grand prix du festival de Venise ; mais puisqu’il s‘agit d’une production Netflix, il ne sera visible que sur Netflix.

Une potentielle domination artistique

Je me permets d’intervenir puisque la même situation était apparue à Cannes l’année dernière et avait déjà produit de vives réactions. Peut-on diffuser et primer un film au festival de Cannes si celui-ci ne sortira jamais dans les salles de cinéma ? La réponse est non. Cannes a laissé passer pour cette année mais a désormais instauré une nouvelle règle : « tout film qui souhaitera concourir en compétition à Cannes devra préalablement s’engager à être distribué dans les salles françaises ». En réponse, Netflix a tout simplement décidé de boycotter le festival. Le cinéma français a donc râlé face à une grande entreprise américaine pour affirmer son exception culturelle.

Il s’agit ici d’un problème d’équilibre au sein du mode de production cinématographique, qui a toujours lutté pour conserver une certaine indépendance. Netflix ne se présente plus comme une plateforme de diffusion mais comme une puissante société de création artistique. Son arrivée menace donc potentiellement la diversité audiovisuelle. Netflix, dans la lignée de Facebook, Apple et compagnie, pourrait comme ces géants imposer une standardisation culturelle de consommation.

Je prends donc mes distances avec Netflix par souci de mise en danger de la diversité culturelle. Mais aussi parce que soyons sérieux deux minutes, me donner l’accès à un compte plomberait définitivement mon semestre. Par faiblesse, je préfère donc me tenir loin de cette machine fantastique qui, bien que révolutionnaire, pourrait signer la mort du cinéma dans quelques dizaines d’année.

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