Fúria de Lia Rodrigues : la danse pour survivre

Fúria de Lia Rodrigues : la danse pour survivre

Quel meilleur nom que Fúria, pour parler de la nouvelle œuvre chorégraphique montée par Lia Rodrigues ? Car il y a bien de la fureur dans ce déchaînement des corps. Une intensité rare qui m’a clouée sur mon siège pendant 1h10 de spectacle.

Déstabiliser

Dans cette grande boîte noire qu’est la salle de spectacle du palais de Chaillot, la lumière se fait d’abord sur le silence et sur le vide. Seulement un tas indistinct d’objets et de tissus hétéroclites. Mais le tas finalement s’anime, et ce sont bien des corps qui émergent lentement de la masse pour se mouvoir en une douloureuse procession. La musique emplit peu à peu la salle : très rythmée, très répétitive, elle est à la fois dérangeante et hypnotique.

J’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’une musique kanak qui tourne en boucle, comme pour mieux porter cette danse extatique. Il faut quelques minutes d’adaptation pour accepter que le spectacle sera dérangeant… mais puissant. Et quand les lumières finissent par s’éteindre, on sent la salle divisée : sifflets, sarcasmes, les uns quittent la salle sous le tonnerre d’applaudissement des autres. Preuve que Fúriane laisse personne indifférent.

Militer

Et en effet, cette danse est poussée comme un cri de rage et de douleur. Montée dans la favela de Maré – l’une des plus violentes et des plus meurtrières de Rio de Janeiro – l’insécurité, la peur, l’omniprésence de la mort ont fait partie intégrante de son processus de création. Les favelas abritent une population socialement exclue, stigmatisée, victime d’une violence quotidienne, que ce soit celle des gangs rivaux qui s’affrontent ou des forces de polices « pacificatrices » massivement déployées.

Pays de discrimination aussi ; où la population LGBT et les Noirs constituent des communautés ciblées, victimes d’innombrables assassinats. Et ce ne sont pas les récentes élections qui adoucissent les tensions… Il s’agit donc d’un spectacle résolument ancré dans un contexte socio-politique, en témoigne si besoin les pancartes brandies par les danseurs pendant le salut : « La favela est vivante ».

Par la danse, se dit donc le racisme, l’exclusion, la douleur, la sexualité, la mort, la folie parfois. La troupe de Lia Rodrigues nous met face à la misère et à la souffrance que nous refusons bien souvent de regarder. Elles sont esthétisées mais jamais adoucies : la beauté de ces corps en mouvement, comme la prouesse technique et artistique, sont toujours grinçantes, inquiétantes.

Toucher

Mais tout cela, on le démêle après, toujours un peu confusément. Sur le moment, c’est l’émotion. Et elle est si forte que l’équipe a pris soin de ménager un bord de scène à la fin du spectacle, afin de pouvoir échanger, de retrouver ses mots. Pourtant, on le sent, le spectacle est très écrit, très chorégraphié ; les corps se figent et ce sont subitement des images, presque des tableaux qu’ils dessinent. Sommet de l’art que de rendre si forte cette illusion de l’improvisation. Le tempo irrégulier – au rythme peut-être des soubresauts de la favela – alterne entre la lente procession chorégraphiée des corps et des sursauts brusques, saccadés.

On saluera l’intensité des danseurs, qui donne tout son sens à la notion « d’art vivant » : la coexistence physique du spectateur et des danseurs est chargée de puissance. Le corps, en chair, en os, retrouve toute le force de sa présence. Qu’elle choque ou qu’elle émeuve, toujours elle touche.

Infos pratiques

  • Page officielle ici
  • du 12 au 15 décembre, à 20h30
  • CENTQUATRE-PARIS, 5 rue Curial, 75019 PARIS
  • Accès : Métro ligne 7 Crimée ; Bus lignes 54 et 60 Crimée, Curial ; RER E & T3b Rosa Parks
  • Tarif : 20€ pour les étudiants

Crédit photo : © Sammi Landweer

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