Dorothea Lange, l’artiste qui sublime le prosaïque

Dorothea Lange, l’artiste qui sublime le prosaïque

Le musée du Jeu de Paume propose depuis un peu plus d’un mois, et jusqu’au 27 janvier 2019, une exposition sur l’œuvre de la photographe américaine Dorothea Lange.

Un événement qui vaut le détour pour tous les amateurs de photographie et d’art en général.

Une artiste à part

Née en 1895 dans le New Jersey, Dorothea Lange, née Nutzhorn, commence à apprendre la photographie en 1914 chez Arnold Genthe, célèbre portraitiste. En 1918, après avoir adoptée le nom de jeune fille de sa mère (son père les a abandonnées), elle s’installe à San Francisco où elle intègre les cercles artistiques et côtoie d’autres photographes.

En 1933, c’est dans la rue qu’elle commence à photographier les conséquences de la crise économique. Ses clichés deviendront des images emblématiques de la crise. Un an plus tard, le sociologue Paul Schuster Taylor remarque son travail et commence alors la collaboration de toute une vie. Elle va illustrer les conditions de vie des réfugiés du Dust Bowl et des travailleurs migrants en Californie. Elle reviendra souvent sur ce thème de la migration tout au long de sa carrière. Lange est ensuite embauchée par la Resettlement Association, issue du New Deal, qui deviendra la Farm Security Association en 1937.

En 1942, elle suit l’internement des Américains d’origine japonaise suite aux bombardements de Pearl Harbor. Elle est alors embauchée par la War Relocation Authority. Une artiste souvent salariée donc, employée par des organismes gouvernementaux. Lange s’est aussi intéressée à un autre type de migration : celle des travailleurs agricoles qui, cette fois, arrivent à San Francisco pour participer à l’effort de guerre en travaillant sur les chantiers navals. Elle illustre un nouveau statut à part de la femme ouvrière et l’exclusion des employés Afro-Américains. Dans les années 1950, elle concentre son objectif sur son environnement proche tout en continuant de mener différents projets comme son photoreportage Public Defender.

Une œuvre d’une grande diversité

De son studio de San Francisco aux plaines asséchées de l’Oklahoma, passant des milieux urbains aux milieux ruraux, Dorothea Lange a parcouru une grande partie des États-Unis tout au long de sa carrière. Près de 130 de tirages originaux sont réunis ici, dont certains pour la première fois exposés en France. Les œuvres présentées comportent souvent explications et citations de l’artiste elle-même. Car, telle un reporter, elle attachait une grande importance à ses notes de terrain, afin de ne pas oublier l’histoire qui se cachait derrière ses photos. Dorothea Lange a donc une pratique quasiment documentaire de son art ; sans pour autant altérer la force émotionnelle de ses clichés. Car ses images possèdent à la fois une force et un sensibilité qui fascinent le spectateur.

Mais attention, son œuvre, représentée par la Migrant Mother, qui se nommait en réalité Florence Thompson, ne se compose pas uniquement de portraits et ne peut être réduite à cette simple image. Ce fut une artiste prolifique, comme le montre les séries de planches-contact exposées. D’ailleurs, l’expo ne porte pas uniquement sur les œuvres de la période de la Grande Dépression. On découvre que Lange a aussi largement photographié les déportations de citoyens américains d’origine japonaise après Pearl Harbor, un événement assez méconnu.

La photo comme moyen d’appréhender l’humain

L’humain est toujours présent dans ses photos, laissant sa trace partout. Ses portraits, surtout, sont un véritable dialogue avec le modèle. Bien que les sourires se fassent rares et que les expressions soient plutôt neutres, voire impassibles ; le naturel et l’intimité des images créent une forte puissance émotionnelle. La photographie de Lange est donc un art qui surgit du quotidien, de la simplicité. Un art qui sublime le prosaïque. Un art que l’on pourrait résumer ainsi : voir les gens et ce qu’ils ressentent.

A propos de Florence Thompson, la Migrant Mother, Dorothea Lange a déclaré : « elle pensait que mes photographies pourraient l’aider, c’est pourquoi elle m’a aidée. »

Les trois clichés de Florence Thompson entoutée de ses enfants

Elle avait pour habitude de d’abord se présenter à la population, de raconter son histoire. Son œuvre poignante prend également sa source dans les interactions qu’elle avait avec ses modèles, qu’on retrouve dans les légendes des photos. Dans une optique presque sociologique, elle voulait se rendre invisible afin de capter au mieux l’ambiance qui régnait autour d’elle. Dans toutes ces missions, son désir est le même : montrer la dignité des personnes dans la détresse.

La dimension socio-politique ou l’engagement de toute une vie

Son art est fondamentalement à taille humaine, puisqu’elle photographie des anonymes, mais c’est aussi un art représentatif d’une époque. Car ses portraits ont une dimension plus large : ce sont des portraits en contexte. Dorothea Lange a par ailleurs fait preuve d’un véritable engagement physique pour son art car les séries de terrain sur le long terme furent très fatigantes. Son métier prend alors une nouvelle dimension ; elle a trouvé la raison d’être de la photographie : communiquer et transformer.

Justement, favorable à l’application du concept de justice pour tous, elle réalise plus de 450 photographies dans un prison et un tribunal. Elle met ainsi en évidence les préjugés raciaux qui règnent dans le système pénal à San Francisco. Et preuve que ses œuvres sont aussi éminemment politiques : ses images des déplacés d’origine japonaise étaient classées « archives militaires » jusqu’en 2006.

Que ce soit les métayers, les migrants, les femmes, les enfants, les Africains-Américains ou les déportés japonais, Dorothea Lange s’attache à représenter les minorités, à donner une voix à ceux qui ne sont pas entendus, ceux qui restent dans l’ombre. Ses œuvres illustrent d’ailleurs bien souvent la précarité. Mais, par exemple, grâce aux rapports réguliers de Paul Taylor destinés aux autorités fédérales et illustrés par des images de Lange, les pouvoirs publics vont construire des camps d’hébergement au profit des travailleurs agricoles migrants. La qualité de son art vient donc renforcer ses convictions politiques inébranlables.

L’œuvre de Dorothea Lange incarne à merveille l’art engagé dans son essence la plus simple et la plus efficace.

Infos pratiques

  • exposition « Dorothea Lange – Politiques du visible » du 16 octobre 2018 au 27 janvier 2019
  • du mardi au dimanche de 11h à 19h + nocturne le mardi jusqu’à 21h
  • fermeture le lundi, le 25 décembre et le 1erjanvier
  • musée du Jeu de Paume, 1 place de la Concorde 75008 PARIS
  • Accès : Métro ligne 1 Tuileries ou lignes 1, 8, 12 Concorde
  • Tarifs : 7,50€ pour les étudiants et -25ans / plein tarif = 10€
  • accès libres pour les étudiants et -25ans le dernier mardi du mois

Article rédigé par Clarisse Portevin

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