Gilets jaunes : la nécessité de la politique

Gilets jaunes : la nécessité de la politique

Le mouvement des Gilets jaunes s’anime depuis six semaines. Il est la preuve de l’échec du monde politique, en même temps qu’il montre le besoin absolu de ce dernier.

Echec de l’opposition institutionnelle et politique

Le mouvement des Gilets jaunes est avant tout un mouvement de protestation. Il se veut apolitique et se méfie des tentatives de récupération. Il se fonde notamment sur la colère et un sentiment d’injustice face à l’imposition. Surtout, sur l’impression que le monde politique ne peut plus répondre aux attentes de la population. On refuse les voies traditionnelles de la représentation. On estime que celles-ci ne fonctionnent plus et qu’un fossé s’est creusé entre le peuple et ceux qu’il élit. Il ne reste alors que la rue pour faire entendre sa colère et son ressentiment, et le risque inévitable des débordements.

Pourtant, le mouvement s’émeut de ne pas être entendu, et pour cause, il peut être inaudible. Le danger, pour lui, est sa dimension « attrape-tout » ; il réunit tous les bords de l’échiquier politique, de la gauche la plus radicale à la droite la plus extrême. En cela, les revendications portées manquent de liant, chacun ajoutant sa revendication aux autres. Ces revendications témoignent d’un mécontentement et indiquent clairement l’objet du ras-le-bol général : l’injustice devant l’impôt, l’invisibilité de la redistribution des richesses, et le sentiment que les gouvernants sont déconnectés de la réalité de la population.

Une tension entre la dynamique populaire et l’incohérence : un besoin de structure ?

Ce mouvement des Gilets jaunes est porté par une énergie qu’il faudrait pourtant canaliser. Ses participants en sont conscients, et tentent, ces derniers jours, de désigner des représentants. Seulement ces hommes et femmes ne font pas l’unanimité. En effet, leur qualité n’est pas issue d’une constitution politique collective et unanime. Les Gilets jaunes rencontrent ainsi le problème de la structuration, de l’organisation et de la rationalisation de leur grogne. Si la passion motive, elle brouille pour autant les pistes. Peut-on vraiment, par exemple, réclamer en même temps l’amélioration des services publics, et la baisse de l’imposition ? Ou encore protester pour les travailleurs et salariés, et empêcher les activités de ces derniers ?

Le ressentiment mène donc au paradoxe et à la division de la population, d’où la naissance des “Foulards Rouges”. Ainsi, au-delà de sa colère, le mouvement a besoin de figures, de leaders qui puissent représenter l’ensemble des individus composant le mouvement, afin d’établir clairement une base de revendications réalistes et enfin nouer le dialogue avec les dirigeants du pays. Comment, alors, faire tenir ensemble le besoin d’être entendu de façon claire, sans retomber dans les travers dénoncés de la vie politique contemporaine ?  En somme, c’est bien le problème de la chose politique qui se pose au mouvement des Gilets jaunes. 

La nécessité de la chose politique est incontestable 

Ainsi, malgré le refus initial d’être associé à la politique, les Gilets jaunes sont rattrapés par cette dernière : il faut trouver un moyen de rapporter au plus haut niveau les revendications ce qui entre en contradiction avec leur volonté de s’emparer eux-mêmes du politique. Les lacunes de l’organisation du mouvement sont bien politiques : un ou des représentants, ainsi qu’une organisation claire et verticale sont primordiaux pour dépasser le moment de la colère.

En effet, à cette heure, deux dynamiques sont possibles. Premièrement, rester dans la colère et refuser l’organisation. Dans ce cas, il va sans dire que la répression policière sera forte et que le pays courrait à la catastrophe. Mais cette option ne ferait que retarder le moment de la structuration politique. Ainsi, la seconde possibilité, souhaitable au plus haut point, est de canaliser la grogne et d’accepter à nouveau le jeu politique : le dialogue et le débat, et accepter la réalité d’un fonctionnement étatique qui ne permet pas de contenter toutes les revendications des Gilets jaunes.

La seule solution pérenne qui puisse sortir la France de cette crise est bien celle qui l’y a plongée : la politique. Et ce qui a fait la force cinétique du mouvement hier, le rejet des institutions et de ses représentants, constituera demain sa faiblesse, lorsqu’il se verra obligé d’y être confronté.

Dans une époque où la méfiance à l’égard des journalistes et de la vie politique est courante, le mouvement qui véhicule cette mise à distance apporte la preuve de leur caractère indispensable. Nous ne pouvons pas nous passer d’organisation et de structure, et le moment de la passion ne peut être le fondement d’une construction à long terme. Si elle en est évidemment l’amorce, il faudra la contraindre et la dépasser.

Crédits photo : Philippe Lopez

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