De Detroit à The Hate U Give : quand l’Amérique regarde son raciste

De Detroit à The Hate U Give : quand l’Amérique regarde son raciste

Le racisme anti-noir est lié de près à l’Histoire des États-Unis. On ne compte plus les films qui ont pris pour sujet l’émancipation des afro-américains. Et ce depuis l’abolition de l’esclavage à l’élection de Barack Obama. La présidence de ce dernier semblait, à première vue, avoir réglé la question. Mais on sait aujourd’hui que la lutte est plus que jamais d’actualité.

Mercredi dernier sortait The Hate U Give par Georges Tillman Jr. . Cela m’a donné envie de poser une question simple : comment le cinéma traite-t-il la question du racisme ? Expliquer, démontrer ou dénoncer ? Les cinéastes américains, s’ils ont un objectif commun, empruntent différents chemins pour faire passer leur message.

Ainsi, je vous propose de revenir sur trois films récents et de questionner leur parti pris par rapport au problème racial aux États-Unis. Bien entendu, je ne discuterai pas ici les intentions des artistes, mais parlerai simplement de la réception que j’ai faite des œuvres.

Detroit : spectacle confus

Intitulant son film Detroit, Kathryn Bigelow (Demineur) se concentre sur un événement précis des émeutes de 1967 : l’affaire de l’Algiers Motel. Ce scandale devint un symbole de l’injustice subie par la communauté afro-américaine. Car trois jeunes furent sommairement exécutés par la police sans qu’aucune condamnation ne soit prononcée.

La réalisatrice fait le choix d’une mise en scène ultra-réaliste. Elle va même jusqu’à reconstituer certaines images d’archives présentes dans le film (l’arrivée des tanks dans la ville). Ainsi elle transforme son image de fiction en véritable document de vérité. Elle n’hésite pas à utiliser certains codes du reportage de guerre : caméra embarquée, zoom dans l’image. Une reconstitution totale de l’événement qui donne une illusion parfaite du réel. Dès lors, la violence des images se substitue à la véritable violence subie. Comme si la seule vision du film suffisait à une prise de conscience réelle du spectateur.

Le film veut nous montrer ainsi la violence du racisme dans sa forme la plus brute et la plus choquante. Une intention si louable qu’on ne cherche même plus à comprendre. Car dans le fond, la représentation du raciste est celle d’un parfait salaud, et d’un abruti fini qui « bute(nt) un noir » par inadvertance. Comment supporter qu’ensuite, un survivant se jette dans les bras d’un autre flic qui apparaît alors comme le messie ? Le message était tellement évident avant même de voir le film, qu’il semblerait que la cinéaste n’ai pas pris la peine de s’interroger dessus. On parle de violences policières et seulement deux individus sont mis en cause tandis que tous les autres apparaissent comme non-racistes.

Alors oui, la Justice est également accusée dans la seconde partie du film. Mais il n’y a rien qui aille au-delà du scandale. Un choc de plus qui nous pétrifie dans l’incompréhension.

BlacKkKlansman : drôlement engagé

Spike Lee est un cinéaste célèbre pour son engagement, notamment avec un film comme Malcolm X. Pour BlacKkKlansman, il s’est intéressé à un autre fait marquant : l’histoire de Ron Stallworth, un policier afro-américain qui a infiltré le Ku Klux Klan. Ce fait divers paraît tellement absurde que le cinéaste a joué la carte de la comédie.

Une comédie qui tourne, en gros, autour d’un seul gag déjà présent dans la bande-annonce. Le personnage de Ron est au téléphone avec le chef du KKK. Ce dernier est persuadé que son interlocuteur est « un bon blanc pur souche ». C’est drôle deux minutes mais le film lasse assez vite par ses longueurs. Sur la question du racisme (puisque c’est quand même cela qui nous intéresse) la réflexion va un peu plus loin qu’avec Detroit. Car il y a plusieurs niveaux de racisme. Les racistes « passifs », c’est-à-dire les collègues de Ron avec leurs railleries. Heureusement, on peut encore leur faire la morale. Et puis, les membres du KKK, qui sont soit fous (Felix), soit bêtes (sa femme), soit juste méchants (David Duke).

Autre élément intéressant, une proposition est faite pour démontrer comment un groupe peut être manipulé et adhérer à une cause sans chercher à la comprendre. Il s’agit d’un montage alterné avec d’un côté, les militants afro-américains, et de l’autre, les membres du KKK, tous deux harangués par leur gourou. Les premiers galvanisés par un récit de violences raciales, les autres fanatiques du film de Griffith Naissance d’une Nation. Mais que ce soit sur l’idée de plusieurs niveaux de racisme, ou sur la question de la manipulation des masses, le film ne va malheureusement pas beaucoup plus loin et préfère retourner à la légèreté de la comédie.

À la fin du film, Spike Lee ne s’est pas retenu et nous balance en plein visage les images d’archives des manifestations fascistes de Charlottesville de 2017, ainsi que le discours alarmant de Donald Trump qui suivit. Pourtant, à part le sujet, je n’ai pas senti d’engagement particulier dans ce film. Pourtant, je me suis ennuyé ferme et n’ai pas aimé ce film. Dois-je considérer que je suis raciste parce que j’ai trouvé qu’un film était mauvais ? Une nouvelle utilisation abusive de l’image d’archive qui survient dans la « fiction inspirée de faits réels » afin d’emporter le consensus du public. Dans la salle de l’UGC les Halles les gens ont applaudi. Une scène qui fait drôlement écho à une autre vue quelques instants auparavant…

The Hate U Give : quel raciste ?

Le titre du nouveau film de George Tillman Jr (Notorious B.I.G.) exprime une idée simple sur la violence raciale. La haine que l’on donne, l’autre nous la rend toujours. Contrairement aux deux autres films, celui-ci ne s’inspire pas d’un fait divers en particulier.

L’histoire nous raconte les liens et relations entre la banlieue afro-américaine et la métropole « blanche ». Tout explose lorsqu’un jeune noir se fait tuer par un policier blanc. Cette histoire est vraie à de multiples reprises, mais ne représente pas un fait divers en particulier. Avec cette histoire, toute la question du racisme est étudiée. En effet, le cinéaste nous fait voir les événements par le biais de Starr. Cette jeune afro-américaine habite dans le « ghetto » mais étudie dans un « lycée de blancs ».

À l’ouverture du film, Starr nous explique qu’il y a deux « Starrs ». Celle de l’école, et celle du ghetto. Immédiatement, G. Tillman place son film sous l’égide de l’ambiguïté, du doute, du questionnement, et surtout, de la dualité. Il n’y a pas de bons noirs et de mauvais blancs. Pas de mauvais flics et de bons manifestants. Il y a des afro-américains mafieux et d’autres flics vertueux. Et l’inverse.

The Hate U Give est un véritable tour de force qui parvient à ne pas individualiser le racisme. Même si le flic responsable du meurtre est visible, ce personnage est toujours en retrait, et d’ailleurs jamais condamné dans la narration. Ce qui est dénoncé, c’est la réaction d’une ado blanche qui profite de la situation pour sécher un contrôle de maths (« because White Lives Matter… »). Ou bien la méfiance extrême du père de Starr à l’égard du blanc. Ou encore la rupture entre deux mondes où « being black » ne signifie pas la même chose.

Enfin, l’État est mis face à ses responsabilités dans une scène de manifestation particulièrement saisissante. Les policiers qui repoussent les manifestants pacifiques à l’aide de lacrymogène, le policier qui tire, le noir qui a peur, ne sont pas responsables de ce fléau qu’est le racisme. Il n’est pas question de déresponsabiliser les criminels ni les meurtriers. Mais le but est plutôt de souligner qu’ils sont les conséquences et non la cause du problème racial. Problème social dont l’État est le premier responsable.

« Montrer qu’on ne peut pas tout montrer constitue pourtant l’une des vertus du cinéma qui met ainsi le spectateur dans une place réelle par rapport à l’illusion de la totalité du Spectacle. »

Le cinéma est un spectacle. Mais un spectacle qui se trouve chargé d’une mission sociale lorsqu’il s’intéresse à de tels sujets. Les critiques sont toujours attentifs à ce que personne ne se serve de la misère des gens pour faire son beurre. Lorsqu’on parle de racisme dans un film, ce doit être le sujet principal de ce film et non un prétexte à une comédie ou un film d’action. Je ne veux pas nier les effets positifs que peuvent avoir de tels films. Mais je tourne le dos à Detroit et BlacKkKlansman qui ont l’air de parler de racisme mais sans jamais questionner ce sujet. Sous couvert d’une cause consensuelle, l’adhésion l’emporterait sur la discussion ?

         Le raciste n’est pas seulement ce malade de l’armurerie qui est entré dans la police pour tirer sur tout ce qui bouge. Ce n’est pas seulement ce pauvre fermier du Colorado qui revêt sa capuche blanche car il ne croit en rien d’autre. Le raciste est aussi dans les écoles et les institutions, dans l’inégalité sociale, dans la personne étatique. Et je n’aime pas taper sur Donald Trump parce que c’est trop facile, on est tous d’accord. Mais sa personne incarne cet échec démocratique et social, un échec qui est la cause d’une montée du racisme. Si les gens sont cons, c’est qu’on ne leur permet pas d’être intelligent.

Crédits citation : Jean-Louis Comolli, cité par Sylvie Lindeperg, in LA VOIE DES IMAGES (2013)

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