Le cyclisme à l’épreuve de l’ennui

Le cyclisme à l’épreuve de l’ennui

Le Tour de France est pour nombre d’entre nous l’occasion de faire une sieste bien méritée devant la télé. Et soyons franc : trop souvent, le cyclisme ne fait pas rêver. Face à des sports de plus en plus impressionnants et télévisuels, la discipline doit maintenant innover pour retrouver sa folie d’antan.

Même les plus passionnés suiveurs du circuit craignent ces interminables étapes de plat, passages obligés de chaque course à étapes. Et lorsque la montagne pointe le bout de son nez, le spectacle souvent déçoit. Attentisme, musellement de la course, défense des places d’honneurs : voilà qui met des bâtons dans les roues du panache. Depuis peu, plusieurs acteurs du cyclisme – professionnels, suiveurs, UCI (Union Cycliste Internationale) – veulent révolutionner la discipline, et retrouver la glorieuse incertitude du sport.

Un sport individuel par équipe

La première complication de ce cycliste moderne, aseptisé, vient des équipes de coureurs. Ultra-professionnalisées, elles ne laissent rien au hasard. Et les principales formations du peloton (Sky, Movistar, Deceuninck-QuickStep) endiguent toute forme de suspense. Le contrôle total de la course, en imposant un train d’enfer, est le nouveau plan à la mode. Au plus grand dam du spectateur ! Les schémas se répètent : les leaders se chamaillent quelque temps, puis défendent leurs positions respectives. Le rôle de chacun – grimpeur, coéquipier, rouleur, baroudeur, est entériné et respecté. Puis dans un peloton qui se complaît depuis plusieurs années dans un pseudo-cyclisme sans grand intérêt sportif, toute remise en question de l’ordre établi est très mal perçu.

David Lappartient, nouveau dirigeant de l’UCI, désire depuis son élection en 2017 des équipes de 6 coureurs (au lieu de 8 ou 9 actuellement). Ce chiffre réduit laisserait davantage de place à l’improvisation et à un débridement de la course. Et l’idée est séduisante.

La Sky entoure son leader Christopher Froome lors du Tour de France 2016 (Sirotti Stefano)

Repenser les parcours

Si les équipes annihilent une partie du suspense, le tracé de bon nombre d’étapes n’aide pas. Trop d’entre elles, de « transition », ou aux difficultés mal placées, n’ont aucun intérêt.  Si des profils spectaculaires sont nécessaires, il faut surtout que les coureurs veuillent dynamiter la course. Donc c’est dans ce sens que sont depuis peu imaginés de nouveaux formats. Fini l’ennui, place au spectacle ! Étapes de montagne ultra-courtes, passage sur des chemins forestiers, bonifications importantes : nouveau tiercé gagnant du cyclisme ?  

La Strade Bianche, classique italienne créée en 2007 et dont 50 kilomètres se déroulent sur chemins de terre, s’érige déjà comme une référence du calendrier World Tour. Et force est de constater qu’on ne s’y ennuie pas. Autre source d’inspiration et d’espoir : la grandiose 19ème étape du dernier Tour d’Italie : cols judicieusement placés, 8 kilomètres de chemin de terre sur la redoutable montée du Finestre, et voilà la course la plus décousue et folle de l’année. Enfin un feu d’artifice qui nous raccommode avec la petite reine.

La Strade Bianche 2018 (Gruberimages)

La trop importante place de la technologie

Résolument technologique, le cyclisme moderne vit avec les oreillettes et les capteurs de puissance. Or c’est malheureusement pour le desservir. Puisque l’instinct du coureur mis de côté rend la course lisse, prévisible et bien fade. Les images d’un Christopher Froome, tête basse et regard fixé sur sa potence, résument ce nouveau cyclisme où les données (rythme cardiaque, « watts » développés, etc) remplacent les sensations physiques. En effet beaucoup n’osent plus attaquer, trop concentrés sur les informations du capteur pour faire preuve de panache. L’espoir subsiste : David Lappartient entendant mener une guerre contre ces équipements. La première victoire fut lors des mondiaux 2018 à Innsbruck (Autriche) où les oreillettes ont été bannies. Et la course fut agréable à suivre.

Donc il reste beaucoup à faire pour renouer avec un cyclisme incertain. Bien entendu, toutes les étapes ne peuvent apporter un grain de folie, mais en avoir de temps en temps serait un progrès non négligeable. Et l’institution en prend enfin la mesure.

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