Quarante morts au Soudan et un silence assourdissant

Quarante morts au Soudan et un silence assourdissant

[Cet article fut réalisé dans le cadre de la formation proposée à l’Académie, l’école d’initiation au journalisme du journal Sorb’on.]

Plus d’un mois après le début des manifestations au Soudan qui font vaciller le régime, les médias français semblent faire la sourde oreille. Pour tenter de comprendre la situation sur place et les difficultés des Soudanais en France pour s’informer, nous avons rencontré Issam, étudiant de 22 ans à Reims. Il nous donne son point de vue sur la situation.

Le gouvernement annonce la hausse des taxes. La population excédée descend dans la rue. Au bout de plusieurs semaines, les manifestants réclament la démission de leur président. Rien de neuf sous le soleil ; vous en entendez parler tous les jours depuis des mois. Les gilets jaunes, vous connaissez ça par cœur. Et si je vous dit que la police a tiré sur les manifestants et a causé la mort de 40 habitants, selon Amnesty International ? Vous trouvez ça révoltant ? Et si je vous dit que le président est sous mandat d’arrestation pour génocide ? Toujours pas ? Pas la peine d’allumer la télévision pour regarder votre JT : vous n’y trouverez rien. Cette situation c’est celle du Soudan depuis décembre. Alors pourquoi un tel silence dans les médias européens ? Pour cela je suis allée à la rencontre Issam, un jeune étudiant rémois né au Soudan et qui réside en France depuis 2013

Issam est né à Al-fashir au Nord du Darfour. Il est arrivé en France en 2013. Aujourd’hui, à 22 ans, il est étudiant à Reims. Réfugié politique, il ne peut pas retourner au Soudan car la France ne pourrait alors pas le protéger. Sur place, il risque la prison ou la mort en raison de ses opinions politiques. Si un changement de régime intervenait, sa situation pourrait changer. En attendant, il utilise les réseaux sociaux pour garder un lien avec ses proches restés au Soudan.

« Il y a des hashtags qui circulent sur Twitter »

Comment as-tu été informé du début des manifestations au Soudan ? Par le biais des médias reconnus ou de vidéos amateurs ? Quelles sont les principales langues de publication ?

C’est grâce aux réseaux sociaux que je reçois les nouvelles des manifestations des différentes villes soudanaises. Je suis l’actualité de mon pays par des vidéos sur des chaînes YouTube. Mais dernièrement et surtout depuis les manifestations, il y a des hashtags qui circulent sur Twitter. Grâce aux images, ils peuvent mieux expliquer ce qu’il se passe vraiment dans les rues au Soudan.

Certains médias en parlent, comme Al-Arabya : c’est une chaîne saoudienne qui a commencé à parler un peu de l’actualité au Soudan. Mais pour m’informer encore plus sur les manifestations, je regarde les vidéos et les images prisent par des amateurs.. téléphones, tablettes.. etc. Personnellement, je ne dépends pas des médias car ces images peuvent m’envoyer directement au cœur de l’événement. Les médias qui parlent des manifestations prennent les images publiées sur les réseaux sociaux par les manifestants. La langue des publications est souvent l’arabe, mais on peut trouver quelques publications en anglais aussi.

« La liberté d’expression n’existe pas au Soudan »

Il n’y a donc pas de journalistes présents dans les manifestations comme on peut le voir en France dans les manifestations de gilets jaunes par exemple ?

Non, la liberté d’expression n’existe pas au Soudan, les médias soudanais disent tout pour plaire au gouvernement, tout sauf la vérité. Le gouvernement contrôle ce que les médias soudanais racontent. Il y a quelques jours, un journaliste qui travaille pour Reuters a été arrêté au Soudan (pour plus d’informations, cliquez ici). C’était avant qu’il ne publie quoi que ce soit sur les manifestations.

« La communauté soudanaise ne cessera pas tant qu’il n’y aura pas de justice »

Quelle était ta relation avec la France avant d’y habiter ? Quelles sont les raisons pour lesquelles tu as « choisi » de venir de France ? Comment ressens-tu, en tant que résident en France, le silence médiatique par rapport à la situation au Soudan ?

Ma relation avec la France a commencé dès que j’ai mis les pieds sur la terre française. J’ai mis beaucoup de temps pour me rassurer et me dire que j’étais en sécurité ici. Quitter mon pays et venir vivre en France n’était pas un « choix » : je fuyais la guerre, j’ai trouvé la paix, je choisis d’y rester. Après mon arrivée en France, j’ai vite commencé à prendre des cours de français. Je ne savais pas grand chose sur la France. Mais aujourd’hui et grâce à l’intégration et aussi aux nombreux stages que j’ai effectués dans des différents domaines, j’ai réussi à améliorer mon niveau de langue. Et je continue encore à apprendre des nouvelles choses tous les jours.

En tant que réfugié soudanais, je sais que la plupart des médias ne s’intéressent pas à ce genre de sujets, surtout quand il s’agit d’un pays étranger parlant autre langue que le français. Mais cela motive de plus en plus les associations de réfugiés dans le monde entier à faire plus d’efforts pour se faire entendre. Aujourd’hui, je suis membre dans deux associations, mais je suis un membre non-actif actuellement à cause de mes études. Depuis le commencement des manifestations, plusieurs marches ont été organisées dans différentes villes. La communauté soudanaise ne cessera pas tant qu’il n’y aura pas de justice.

« La relation entre la France et le Darfour (…) je résume ça en 5 lettres : OFPRA »

Que penses-tu des relations entre la France et le Darfour, le Soudan et de l’inaction de l’ONU qui laisse un criminel à la tête du Soudan depuis 30 ans ?

La relation entre la France et Darfour? Politiquement, je résume ça en cinq lettres : OFPRA ou Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides. La plupart des Soudanais en France viennent du Darfour. L’ONU travaille dans l’intérêt de ceux qui l’ont créé. Sans ignorer les belles interventions des organisations comme UNICEF dans les camps des réfugiés. Mais qu’est-ce que je peux dire ? Dans mon cas, j’ai l’impression que l’ONU ne sert à rien!

D’après toi, quel a été l’élément déclencheur qui a fait que les manifestants ne réclamaient plus une baisse du prix du pain mais la démission du président ?

L’élément qui a déclenché ces réclamations, c’est forcément la réaction des forces de sécurité : ils ont commencé à tirer des balles sur les manifestants. Il y a aussi beaucoup d’autres élément indirects, comme la dénonciation des revendications des manifestants par le gouvernement, ou l’annonce de la  candidature d’Albechir (président depuis 30 ans) aux prochaines élections. Aujourd’hui le nombre des victimes (morts, blessés) a augmenté, et le gouvernement continue d’accuser Israël et les États-Unis de complot contre le pays (pour plus d’informations à ce sujet, cliquez ici).

« Al-bechir peut commencer à compter ses derniers jours au pouvoir (…) 30 ans c’est trop »

Les manifestations s’intensifient, penses-tu qu’elles parviendront-elles à faire tomber Al-bechir ?

Le nombre des manifestants augmente tous les jours malgré la violence des forces gouvernementales. Al-bechir peut commencer à compter ses derniers jours au pouvoir. C’est maintenant ou jamais ! Trente ans c’est trop. Le seul endroit où il peut aller se cacher, c’est les pays arabes. Mais ils ne voudront surtout pas perdre le peuple soudanais en protégeant le président.

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