Une « Journée particulière » avec Claudel, quand le théâtre se raconte

Une « Journée particulière » avec Claudel, quand le théâtre se raconte

Depuis quatre années déjà, La Comédie française propose plusieurs fois durant la saison ses « Journées particulières », avec une présentation un peu énigmatique sur le site. Décryptage. 

Ce nom énigmatique s’accompagne d’un projet surprenant : représenter non pas une pièce mais les aventures qu’une œuvre a connues avant d’être jouée aux Français. Cette entreprise documentaire semble assez artificielle. Et pourtant, elle est loin d’être dénuée de théâtralité. Contrairement à ce qu’on peut aisément s’imaginer, il ne s’agit pas d’un acteur, au milieu d’une scène, qui nous lit une chronique historique sortie des archives du théâtre. La perspective est celle d’une incarnation véritable, grâce à un travail de mise en relation entre de nombreuses sources qui deviennent des supports émotionnels.

La dernière « journée » se consacrait à une pièce dont la réputation n’est plus à faire. Connue pour être impossible à monter, Le Soulier de Satinde Claudel a constitué un véritable défi pour Jean-Louis Barrault, qui n’a reculé devant rien pour mettre en scène, dans une France occupée, ce spectacle de huit heures, réduit grâce aux concessions qu’a acceptées l’auteur. Car oui, dans ce projet, il aura fallu composer avec les exigences d’un Claudel qui, en génie reconnu, en a un peu trop conscience. Et ce ne sont pas les exigences qui manquent. 

Une relation qui mêle peur et confiance 

Dans ce contexte de l’Occupation, il aura fallu jouer habilement les allers-retours entre la maison de Claudel, située en zone libre, et le théâtre au cœur de la capitale. Dès lors, la correspondance est un outil de travail plus que nécessaire, malgré la taille très limitée des cartes postales autorisées et surtout la censure qui contraint la parole. Le travail des acteurs qui incarnent les personnages de cette histoire réelle rend cette correspondance émouvante et reconstruit surtout cette relation qui oscille entre reproches, à cause de la lenteur du processus, et confiance, nécessaire du fait de la distance qui les sépare. Si cela semble assez barbant en apparence, c’est sans compter sur le talent de l’écrivain, qui sait faire preuve d’humour, lâchant de petites piques que les acteurs soulignent avec joie. 

En échange, acceptant douloureusement l’éventualité de faire des coupes drastiques, Claudel ne lésine sur aucun détail. D’abord, il faudra valider la liste des acteurs, dont la diction doit être irréprochable. Ensuite, vient la question du peintre, car il est question d’une vingtaine de décors-tableaux. Alors que L’Annonce faite à Marieest jouée partout, Le Soulier de satin exige des délais, devenus insupportables pour l’auteur consacré. Les mois s’accumulent, les obstacles administratifs aussi. 

Une impasse autant artistique qu’administrative 

Composer avec les Sociétaires prendra aussi un temps considérable. Les lectures du texte n’aboutissent pas sur un vote unanime. Si la première partie passe, la seconde est un défi à faire accepter. Mais Jean-Louis Barrault ne recule pas et les répétitions commencent. Problème : personne ne se présente. Difficile de lancer le projet. Il faudra plus d’un an pour donner naissance à une pièce qui fera salle comble, malgré les difficultés pour obtenir une place, du fait de l’immense queue place Colette et de l’interdiction d’occuper l’espace public. Malgré les risques d’arrestation avec le couvre-feu, malgré la difficulté même de ce drame en quatre tableaux.

Le récit de toutes ces difficultés octroie une véritable théâtralité aux nombreux évènements, et le spectateur n’en a pas conscience. Le pari est gagné ! Salle comble, autant pour Claudel de son vivant qu’au Vieux Colombier cette année. Si le dramaturge laisse éclater sa joie, il en est de même pour les spectateurs qui ont eu l’agréable surprise d’apprendre, et en même temps de se projeter dans cette époque tourmentée.

Nous ne pouvons qu’espérer que les « Journées particulières » à venir soient aussi instructives et prometteuses que celle-ci. 

Informations pratiques 

  • 6 avril : Talma, l’art et la politique
  • 1erjuin : La Maison de Molière au cinéma
  • 10€ pour les moins de 28 ans et 12€ plein tarif 

Crédit photo : Comédie Française

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