Regard lunaire sur Kafka sur le rivage présenté à La Colline

Regard lunaire sur Kafka sur le rivage présenté à La Colline

Une mise en scène du roman de Haruki Murakami Kafka sur le rivage signée Yukio Ninagawa se tient au théâtre national de La Colline du 15 au 23 Février 2019. Une troupe nippone nous invite dans un Japon baigné de merveilleux et de réalisme.

Une constellation de décors filants : Nakagoshi construit une scène stellaire

Yukio Ninagawa, mort en 2016, nous offre en guise d’adieu une mise en scène du roman de Murakami Kafka sur le rivage. Le résultat de ce travail mené avec une troupe de 19 comédiens et de nombreux techniciens laisse au spectateur. Malgré la densité des histoires et des destins, de l’air. Cet air, c’est celui d’une scène fragmentée en îles glissantes, en bulles formant un réseau, un maillage de paysages, d’objets, de meubles. Le scénographe, Tsukasa Nakagoshi se fait tisseur et coud une scène lâche, aérée et mouvante, largement indéterminée.

C’est le spectateur qui recueille ce faisceau de décors, lui donne un sens. Le remplit, le marque et devient couturier à son tour. Rien n’y est plein, la scène est plurielle et se situe entre l’imagination du spectateur et la scène du théâtre. L’espace non rempli étouffe les inclinations que pourraient avoir des spectateurs systématiques. Il n’y a pas de tout de la scène. Que des fragments, des bouts de laines qui peuvent se frotter les uns contre les autres et faire entendre quelque chose à un spectateur impliqué. 

Kafka et Nakata, deux fils qui cheminent entre le magique et le réel.

Pourtant, au fur et à mesure que se tisse la pièce, apparaissent des chemins qui font sens dans leur alternance, dans leur opposition et leur complémentarité. C’est le parcours de Kafka Tamura interprété par le jeune Nino Furuhata au costume simple. Discret, ordinaire, au jeu sobre, retenu mais d’une puissance, d’une énergie venant du fond du corps. Il laisse ainsi voir et entendre la douleur, les troubles et la profondeur psychologique de ce jeune de 15 ans. Brillant mais trop tôt engagé dans le monde. Kafka est dans la fuite et l’installation. Il fuit Tokyo et son père sculpteur, s’installe pour un temps dans l’île de Shikoku à Takamatsu ; il s’agit d’y rester pour un temps, de se cacher, puis… fuir à nouveau.

Mais c’est aussi, en même temps, le parcours de Nakata interprété par Katsumi Kiba au costume drôle, au jeu animé, souriant et expressif, presque burlesque. Digne d’un personnage amnésique sans psychologie, vivant dans un présent sensible sans signification. Nakata, qui parle de lui à la troisième personne, ne fuit rien. Il cherche, voyage, chemine et ne s’arrête pas. Les missions se succèdent, les rencontres aussi. Alors que Kafka fait amitié avec des personnages aux psychologies épaisses qu’il s’agit de déplier, Nakata, lui, tombe sur des figures types, magiques et bizarres. Entre un Johnnie Walker incohérent qui tue des chats et un Colonel Sanders proxénète, le papi, qui ne sait ni lire, ni écrire, croise des chats et leur parle. 

L’approche herméneutique et l’approche littérale : Kafka et Nakata, auraient-ils pu discuter?

C’est autour du rapport aux mots que se structure ce parallèle entre Nakata et Kafka. Tandis que l’un parle de lui à la troisième personne, l’autre change de prénom, s’en choisit un et discute avec un double de lui-même. Kafka lit, étudie, essaye de se comprendre et de démêler le réel, émet des hypothèses, comprend adages, images et métaphores. Il est brillant et bouleverse par ses mots Mlle Saeki. Nakata, lui, mange, boit, rigole, sauve des chats pour tailler sa croute. Mais ne sachant ni lire ni écrire, il ne comprend pas les paroles imagées et métaphoriques. Il n’interprète pas le poème chantée par Mlle Saeki, ni l’indication du chat noir lui disant qu’il n’a qu’une moitié d’ombre. L’herméneutique s’oppose à l’approche littérale. Pourtant Nakata aussi marque ses amis, notamment Hoshino, homme commun, fidèle et amusant, qui avouera avoir été changé par cet analphabète. Conclusion ? 

Invoqué en pleine baise par une étudiante en philo (forcée de se prostituer pour payer ses études) Hegel est moqué : écrasez le système visant l’unité, place au tissage imaginaire !

Sans conclusion comme l’ouvrage de la « mamante » Saeki, la pièce ne réunit pas Nakata et Kafka, pas de relève, pas de sublimation, Hegel reste coincé dans le carré nuptiale du Motel. Le personnage, suant de psychologie, caractérisé par une intériorité complexe et le personnage sans souvenir. Presque uniquement contact sensible et ce dans toute sa beauté, ces pendants, si différents l’un de l’autre ne s’inscrivent pas dans une lutte. Non, ce sont simplement deux fils distincts aux couleurs variées qui tournent autour d’un même corps, d’un même poème, pour former un même vêtement, un même costume : Kafka sur le rivage.

Article rédigé par Nicolas Lhuillery-Vernicos

Photo © Takahiro Watanabe – HoriPro Inc

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